jeudi 4 octobre 2012

Folklore québécois : Démons et merveilles, le bestiaire fantastique

Bonjour. Après un mois et demi sans activité sur son site, la Jérusalem des Terres Froides vous présente la transcription d'une émission-radio traitant du folklore québécois, réalisé par le Service des Transcriptions et Dérivés de la Radio de la Maison de Radio-Canada. Il s'agit du Bestiaire fantastique, le premier épisode de Démons et merveilles, une série hebdomadaire présentée par le spécialiste Jean Duberger d'octobre à décembre 1984. Bien que la JTF ne partage pas le point-de-vue "matérialiste-sceptique" de M. Duberger, il n'en reste pas moins qu'on y retrouve beaucoup d'informations et d'histoires intéressantes, des vieilles légendes urbaines et des symbolismes de l'imaginaire québécois.

La JTF a recopié mot à mot la transcription radio-canadienne. Comme c'est la mise en écrit d'une conversation entre animateur (Duberger) et interviewer (Renée Hudon), la lecture n'est pas fluide comme un texte mûrement réfléchi avant rédaction. Qui plus est, il s'agit d'une émission diffusée le 22 octobre 1984 et on peut y constater les différences de langue d'avec 2012. Mais même si quelques passages sont un peu malaisés à lire, le tout reste facilement compréhensible et garde une grande valeur.

Démons et merveilles I, le bestiaire fantastique

"Démons et merveilles"

Jean Duberger, "Démons et merveilles", c'est un titre prometteur pour une série d'émissions; mais est-ce qu'on peut associer les merveilles avec les démons ?

C'est un paradoxe, évidemment, parce que le monde infernal, même s'il comporte bien des merveilles, c'est un feu d'artifice, c'est l'Expo, c'est des fêtes, c'est Noël. Mais je prends merveille à un sens beaucoup plus ancien: c'est tout ce qui dépasse le niveau de ma vie quotidienne; c'est ce qui est beaucoup plus lointain que l'horizon immédiat de ma vie de tous les jours. Et là, ces merveilles, eh bien, c'est non seulement des démons, c'est non seulement ce que Marius Barbeau appelait l'engeance infernale, c'est-à-dire le grand Lucifer lui-même, ou Satan, avec tout ce qui l'entoure, jusqu'au plus petit diablotin, mais c'est aussi les morts qui reviennent sur terre, c'est aussi les esprits tels que les feux-follets, tels que les lutins, les gnomes et les trolls et toutes ces bêtes qui viennent dans notre vie, qui viennent encore, d'ailleurs, mais ayant changé de visage -- nous pourrons en parler, à un moment donné.

J'allais justement vous demander si tout ce monde de lutins, de gnomes, de diablotins, de démons est encore aussi vivant qu'il l'était il y a quelques générations, par exemple. J'ai l'impression que c'était plus présent chez nos ancêtres que ça l'est chez nous, actuellement.

Je répondrais peut-être par un exemple d'un évènement qui m'est arrivé dans ma vie. Après un cours, à l'université -- je faisais un cours sur les superstitions -- une jeune femme vient me voir et dit : "Je voudrais vous voir à votre bureau." Je dis : "Écoutez, Madame, si vous avez des questions, vous pouvez les poser devant tout le monde." Elle dit : "Non, non, non, non." Alors, nous sommes allés à mon bureau, et aussitôt la porte fermée, elle me dit : "Auriez-vous un contre-sort à me donner ?" J'ai dit : "Un contre-sort, pourquoi ?" Mais c'est que son mari avait subi, subissait l'influence d'un sort jeté par une vieille sorcière, en pleine ville de Québec...

Et elle vous disait ça le plus sérieusement du monde.

Eh oui, et puis je lui ai dit : "Écoute, il n'y a pas de contre-sort." Elle me dit : "Il y en a, vous enseignez les superstitions." De toute façon, voici ce garçon qui s'en va, avec sa jeune femme, dans un quartier populaire de Québec, pour faire de l'animation sociale. Bon, frais émolu de l'université, avec un diplôme lui permettant de changer l'univers, d'en faire un monde meilleur, eh bien, il se retrouve, dans un quartier tout à fait neuf, un peu énervé, il avait peur. Et il est arrivé une vieille, après une semaine, qui lui a dit : "Mon garçon, qu'est-ce que tu fais dans le quartier, toi ?" Il dit : "Moi, je viens ici pour travailler, conscientiser les gens." Il s'expliquait. Elle dit : "On n'a pas besoin de toi. Je m'en occupe de mon quartier." Alors, c'était une femme qui était un petit peu tireuse de cartes, qui pouvait deviner l'avenir, qui donnait des conseils de toutes sortes, peut-être un peu faiseuse d'anges, enfin une personne plutôt équivoque. Et puis qui dit au garçon "Va-t'en !"

Deux semaines plus tard, elle revient, il n'était pas parti. "Eh bien, si t'es parti, tu vas t'en aller malgré toi, parce que tu vas te souvenir de moi. " Et ça, c'est la forme que les jeteux de sorts, autrefois, c'est la formule qu'ils utilisaient pour jeter un sort. Alors le garçon se dit : "Il n'y a a pas de danger, voyons, voyons, voyons, sa mère !" Et puis, la vieille s'en va. Et quelques jours plus tard, eh bien, le garçon tombe malade, se retrouve au C.H.U.L., où, paraît-il, d'après la femme, on ne savait pas du tout ce qu'il avait. On a fait des examens. Et c'est à ce moment-là que la jeune femme vient me voir. Alors, je l'ai conseillée, j'ai dit : "Il y a peut-être une bonne solution, j'ai dit, je sais qu'autrefois, dans ces situations-là, eh bien, on obtempérait à l'ordre des jeteux de sorts. On s'en allait, et ça s'arrange..."

Sans contre-sort...

Sans contre sort. Et, à ce moment-là, ils se sont retirés du quartier. La jeune femme est allée dire à la sorcière, à ce que l'on appelait la sorcière, elle lui dit : "Je m'en vais. Nous partons." Et quelques jours plus tard le garçon a commencé à se rétablir, à se remettre. Il est allé faire du missionnariat ailleurs et puis il n'a plus jamais été malade.

Évidemment, on voit bien qu'on est là dans le psychosomatique. On voit bien qu'on est là devant quelqu'un qui s'est rendu réellement malade, pour ainsi dire, obéir. Et alors, des histoires de sorts jetés, comme ça, il y en a encore.

Allez-vous nous en raconter ?

Eh oui, des choses qui sont arrivées dans Bellechasse, entre autres, un troupeau de vaches qui a été ensorcelé par une sorcière américaine. Et c'est dans quelques émissions que nous verrons ça.

Je sens que nous n'en sommes pas au bout de nos surprises. Si, on jetait un petit coup d'oeil, déjà, sur les superstitions, les légendes, les histoires concernant les animaux, elles sont très nombreuses dans notre région. Au Québec, entre autres, il y a beaucoup de ces histoires se rapportant au démon prenant la forme d'un animal.

Ah oui. Ça, le diable qui prend la forme d'un animal, eh bien, entre autres, il a construit des églises, sous forme animale, sous la forme d'un beau cheval blanc. Sous la forme d'un cheval noir aussi il est venu enlever des danseurs. Mais ça, nous verrons ça dans une émission pour le diable. Mais, pour le moment, je voudrais tout simplement évoquer justement ce bestiaire fantastique où nous trouvons que des animaux domestiques peuvent devenir, tout à coup, possédés par quelque chose de tout à fait étranger.

Quand vous parlez de ce bestiaire fantastique, c'est qu'il est très présent chez nous, il est très vivant encore.

Eh bien, il y a peut-être un animal, je dirais, dans nos rumeurs, parce que je distinguerais. Il y a des légendes, oui. Une légende, c'est un récit plutôt ancien, qui évoque des faits qui se sont passés autrefois. Mais la rumeur est, dans le milieu urbain actuel, une sorte de récit qui commence, qui est en germination. Par exemple, on ne parlera peut-être pas d'animaux diaboliques, mais par exemple, il y a quelques temps, à Montréal, un jeune homme est allé acheter un anorak de ski dans une boutique...

C'est un geste très quotidien, très actuel.

Eh bien, tout à coup, tout en essayant son anorak, il s'est senti piqué à l'épaule...

Il y avait une petite épingle qui était resté dans l'anorak.

Il n'y avait pas d'épingle dans l'anorak. Mais seulement, ce qui s'est passé, il a été étourdi, il était vraiment... un malaise profond, et le vendeur fait venir un taxi et dit : "Vite, montez-le au General Hospital, à Montréal". En arrivant là-bas, à l'urgence, c'est un jeune médecin stagiaire, un résident, qui venait de Taiwan et qui, paraît-il, a immédiatement reconnu les symptômes de l'empoisonnement dont souffrait le garçon. Il a tout de suite donné évidemment l'antibiotique, je ne sais pas trop, là, le contrepoison ; et à ce moment-là, il a pris l'anorak, il l'a déchiré, et est sorti un beau petit serpent jaune qui est tombé par terre...

L'anorak venait de Taiwan.

L'anorak venait de Taiwan, oui. Alors, il l'a écrasé et, cette histoire, c'est très amusant...

Est-ce qu'elle est vraie, êtes-vous certain que c'est vrai ?

Dans la Gazette de Montréal, des journalistes ont essayé d'identifier le magasin où ça s'était passé et personne n'a pu dire : "Eh bien, c'est arrivé chez nous." Ils ont fait la rue Sainte-Catherine. Ensuite de ça, ils sont allés voir au General Hospital, et sont allés demander : "Est-ce qu'il est arrivé quelqu'un, ici, empoisonné par la piqûre d'un serpent ?" Personne n'a pu le découvrir. Il n'y avait pas de... rien dans les dossiers. Mais l'histoire circulait. Et même il y avait un magasin de nommé, et le gérant de ce magasin a dit : "Pour moi, c'est nos compétiteurs qui ont parti la légende, l'histoire pour nous enlever des clients." Mais ce qui est très curieux, on contait la même chose, pour des magasins à Ottawa, au mail de la rue Sparks, à Ottawa. C'est arrivé là. Vous voyez, on est là, on parcourt la province, et tout à coup on découvre ces histoires de petits serpents, qui viennent. Alors, là c'est un animal de l'extérieur de notre aire culturelle, un animal qui vient de loin, une maladie exotique. Et autrefois, chez nos gens, quand on contait des légendes, au fond, c'était un exotisme de l'intérieur.

On n'avait pas de télévision, c'était un sens, un goût du merveilleux...

C'est ça. Et on se contait ces histoires-là. Et une des premières histoires, par exemple, et une des choses très archaïques, mais que, ici, au Canada, a laissé un peu moins de traces, eh bien, c'est les sirènes. Les sirènes à la baie... par exemple dans le golfe Saint-Laurent. Et c'est Faucher de Saint-Maurice qui en parle. Les sirènes annonçaient le mauvais temps. Mais on raconte en Gaspésie qu'une jeune sirène est arrivé toute proche d'une barque et a demandé au pêcheur de lui enlever les sangsues qui suçaient son sang. Alors après ça, elle l'a remercié et elle lui a montré les bons endroits où trouver le poisson...

C'est beau, ça, c'était une bonne sirène. Mais il y a en avait des moins bonnes.

C'était une bonne sirène, c'est-à-dire qu'elle avait besoin, à ce moment-là, de l'homme pour enlever les sangsues. Il y en a une autre, dans le lac Supérieur. Et c'est un marchand, c'est un coureur de bois de Montréal, quelqu'un qui faisait la traite des fourrures, Venant Saint-Germain, qui, lui, a vu cette sirène dans le lac Supérieur, donc une sirène d'eau douce, et qui était extrêmement agressive, celle-là. Il paraît que quelqu'un aurait tiré un coup de fusil, ça a vexé la sirène et une grande tempête -- il y a des ces tempêtes sur le lac Supérieur, d'ailleurs les voyageurs des pays d'En-Haut en parlaient, de ces grandes tempêtes du lac Supérieur -- la tempête a éclaté. Donc, voir une sirène, c'était l'annonce, pour les voyageurs, d'un grand danger, d'une tempête. Et à ce moment-là, on allait tout de suite à terre, le long de la route des pays d'En-Haut ou dans le golfe Saint-Laurent, on tâchait d'entrer au port.

Nos sirènes, ce ne sont pas celles de l'Odyssée, par exemple, qui appelle Ulysse. Ce n'est pas exactement la même thématique. Ici, ce sont des sirènes qui annoncent le mauvais temps, qui sont aussi un petit peu divinités indiennes, amérindiennes. Parce que c'est une vieille indienne qui dit à Venant Saint-Germain de ne pas tirer, de ne pas la tirer, parce que tous les malheurs vont leur tomber sur la tête.

Alors on voit un petit peu, avec cette histoire de sirènes, que nous avons ce que nous appelons en folklore l'euphémisation ou la dégradation du récit. C'est-à-dire, vous avez des grands récits primitifs, les grandes histoires, les mythes profonds, et tout à coup à mesure qu'ils s'approchent, ils deviennent très simples, au fond ces petits personnages viennent avertir, ce ne sont plus les grandes menaces cosmiques, malgré qu'on en a encore un petit peu.

Est-ce qu'on peut dire qu'on les a apprivoisés, un peu, au fil des ans.

C'est que les récits... Claude Lévi-Strauss, dans un de ses ouvrages, parle justement de la banalisation des mythes. On a les grands mythes primitifs. Il disait qu'en Amérique latine, par exemple, le mythe originel tout à coup dégénère et vous retrouvez tout à coup, sur la place du marché à Quito... une histoire, le dieu devient un petit personnage de marionnette. Un peu comme ici, à un moment donné, on avait le diable beau danseur qui faisait peur, il y a cent ans et qui, à Radio-Canada, était devenu un personnage dans "Fanfreluche" et qui était exactement comme dans Guignol, il recevait la bastonnade du curé.

Si on continuait dans nos animaux, Jean Duberger, est-ce qu'on peut parler des animaux qui nous sont plus familiers que les sirènes, ou que les petits serpents jaunes de Taiwan...

Le chat domestique, le bon chat, si placide, et en même temps si lointain. Le chat est peut-être le personnage en folklore qui est le plus... comment dire ? à la fois fascinant... Au fond, c'est comme le sacré. "Tremendum et fascinosum", qui nous attire, qui nous fascine et qui nous fait peur...

On le craint, au fond, le chat.

On a peur. Et vous savez qu'il y a une croyance qu'un chat s'éveille sept fois par nuit il s'approche du lit de son maître, avec l'intention de le tuer.

Comment pourrais-je dormir ce soir, j'ai un chat ?

Alors, écoutez, simplement, je vais vous consoler en vous disant que le chat, quand même, il est comme dans un état second et, tout à coup, c'est comme si la bulle éclatait, il se dit : "Mais que vais-je faire ? J'allais le tuer ou la tuer."

Mon bon maître.

Ah oui, et le chat revient et va se recoucher. La nuit, vous savez, c'est le temps où se déchaînent toutes les grandes forces de la nature, les forces contrôlées dans le jour par la conscience qu'est la lumière. Et là, c'est le monde de l'inconscient qui s'éveille, la nuit. Et la nuit, bon, les esprits reviennent, les esprits se promènent dans la maison. Et les chats sont animés d'une autre vie. Les chats se réunissaient et c'était quelque chose d'assez original : ce pont se couvrait de chats, on ne pouvait pas passer. Et vous savez, ces chats deviennent agressifs, là, ces chats qu'on s'approche d'eux, ils vous regardent avec des yeux, le poil hérissé. Alors le pont des chicanes à Rimouski...

Qui existe toujours ?

C'est le pont... un bon pont de la voirie de Québec, maintenant, mais à l'époque, c'est un pont avec une cabane de passeur, c'est-à-dire qu'on prélevait, on faisait payer les gens, péager...

Oui, d'accord...

Alors, les chats étaient là. Arrive un bonhomme pour traverser et il y avait un grand chat, un grand chat qui semblait dominer tous les autres, un grand chat blanc. Et ce chat-là était beaucoup plus agressif. Alors le passant, le marcheur, prend une pierre, il la lance au chat, il le blesse. Et le chat, tout de suite, le sang coule et il s'enfuit dans la montagne, dans la campagne. Et là, tous les chats se sont mis à murmurer : "Robert est mort, Robert est mort, Robert est mort." Ils sont tous disparus. Là, le marcheur avait peur. Il a vu se faire un silence de mort. Et puis il entre dans la cabane de celui qui faisait payer les passants, puis il dit : "Je viens de tuer un chat. Je le vois plus, il est disparu. Et puis les autres chats ont dit que Robert est mort." A ce monet-là, il y avait un grand chat jaune derrière le poêle qui dormait, qui ouvre les yeux, sort la tête, regarde : "Si Robert est mort, moi, je n'ai plus rien à faire ici". Et puis il est sorti, il est disparu et on n'a plus jamais revu ce chat-là.

Alors, ça, c'est une suite, c'est une sorte... c'est un peu la queue de la comète. Parce qu'il y a un mythe grec qu'à un moment donné, dans l'Antiquité, on a entendu, partout en Grèce, des voix dans le ciel qui disaient : "Le grand dieu Pan est mort. Le grand dieu Pan est mort." Et vous avez une légende universelle que, lorsque les dieux meurent, une voix annonce leur mort ou proclame leur mort dans le ciel.

Et nous on aurait un peu ramené ça à nos dimensions,. ici.

C'est ça. Ici ça vient tout à coup par quelle avenue ? Je ne puis pas le dire. Nous avons quelques pistes dans Stith Thompson, "The Motif-Index of the Folk Tales", on retrouve des traces de cette croyance-là, que ces chats... que cette proclamation, mais c'est surtout la proclamation de la mort d'une divinité. Et je pense que c'est Nietzsche qu'il y a cette... qu'il parle de cette légende grecque. Alors, ici encore un peu le phénomène de banalisation, malgré que ce n'est pas tellement banal tous ces chats qui grouillent sur un pont, et puis qui ne veulent pas laisser passer les passants et qui sont agressifs. Alors, ça, ce sont nos chats, ici, ça s'appelait le kaba des chats...

Le sabbat ou le kaba ?

Kaba ou sabbat.

Est-ce qu'on peut situer, dans le temps, à peu près à quel moment cette légende a pris forme ?

Ici, au Québec, Marius Barbeau l'a recueillie, je pense que c'est de Saint-Laurent, et puis c'est autour des années 1914-1918. Et puis le conteur l'avait entendue quelques années auparavant. Alors c'est au début du siècle qu'on racontait cette chose-là. Mais en général, vous savez, dans les légendes, si vous commencez à vouloir des précisions, c'est notre vieux maître, Marius Barbeau, qui disait : "Avec les légendes faut pas trop creuser, parce qu'à ce moment-là on arrive, et c'est vrai, c'est comme une apparition : plus vous approchez, vous la voyez peut-être mais elle disparaît." Un peu comme ces taches que vous voyez sur la route, l'été, on pense que ce sont des taches d'huile, mais ce sont des mirages. Et les légendes, si on commence à vouloir savoir exactement ce qui s'est passé...

On perd le mystère, on perd le charme.

Eh oui, et nous sommes ici pour parler de mystères et de merveilles et de démons...

J'ai compris la leçon, Jean Duberger. Mais j'aimerais que vous nous parliez des chiens -- si on veut satisfaire tous nos auditeurs, les amoureux des chats ou des chiens -- il y a aussi plusieurs histoires un peu noires, un peu sombres, un peu mystérieuses, autour des chiens...

Le chien noir, par exemple, qui va venir punir -- encore c'est le diable ici -- qui vient punir des bûcherons qui sacraient. Bon. Mais nous avons au rocher Malin, ça c'est à Notre-Dame-du-Portage, il y a un rocher qui est tout près de l'ancienne route. Puis, au rocher Malin, nous trouvons justement cette croyance qu'il y avait un chien qui inquiétait les passants. Et, vous voyez, c'était quand même... je vais m'éloigner un petit peu du rocher Malin : dès que l'homme s'éloigne de sa maison, dès qu'il s'éloigne du lieu où il y a son feu, eh bien, il s'avance dans le mystère, il s'avance vers les dangers, C'est pour ça qu'il y avait des croix de chemins, c'était pour contrôler l'aléatoire, parce qu'il n'y a rien qui était plus dangereux qu'une croisée de chemins. Je vous raconterai plus tard comment on peut faire venir le diable à la croisée des chemins avec une poule noire, une nuit sans lune et à minuit. Mais donc, dès qu'on s'éloigne de notre lieu domestique, on a peur, et le danger arrive.

Et ça fait penser que maintenant encore il y a tout un légendaire autour de certains chiens. Les étudiants me racontent des histoires de dobermans terribles qui protègent des maisons, de ces chiens dobermans, par exemple d'un parrain de la maffia qui, pour protéger son maître, est passé à travers une porte de contre-plagé, qui a pu la traverser pour sauter sur la gorge de celui qui attaquait son maître. Il y a tout un légendaire actuel des chiens de garde qui sont terribles.

Alors, le chien, au fond, c'est un archétype qui est étudié par Gilbert Durand, dans les "Les structures anthropologiques de l'imaginaire", où il parle justement de l'image du mordicant, de la morsure, de la gueule qui dévore, qu'on va retrouver aussi dans le requin, qu'on va retrouver, toutes ces gueules, au fond, des images de la mort, parce que la mort engloutit les hommes, alors c'est cette image qui continue. Mais, vous voyez, tous les lacs, les grands lacs profonds génèrent... il y en a un autre, le lac Champlain, et même les gardes-pêche du Vermont ont une patrouille puis à un moment donné, tout un été de temps, avec un sonar, ils ont fait des sondages pour savoir s'ils ne pourraient pas voir cette forme, avec une sorte de radar. Qu'est-ce que c'est cette image ? Voyez-vous, c'est, pour commencer, le milieu aquatique, c'est le milieu de l'indécision, c'est le milieu... ces grands lacs profonds, c'est l'eau...

Qui cache tant de mystères.

Oui et l'eau, ce n'est pas notre élément naturel. Et puis au fond, nous projetons sur cette eau, parce qu'il y a une image d'animaux aussi -- les alligators dans les égouts de New-York, par exemple...

Qu'est-ce que c'est, ça ? Précisez-moi.

Je laisse Pohénégamook deux secondes.

On revient.

Les gens revenaient de Floride avec de tout petits alligators qu'ils achetaient là-bas, comme des animaux domestiques. Maintenant, ces petits animaux-là, ça grossit avec le temps. On les gardait dans notre bain et à un moment donné ça devenait dangereux de prendre son bain, et on puis on jetait le petit alligator dans la chasse d'eau, dans les toilettes, et on tirait la chasse d'eau.

Adieu !

Mais l'alligator descendait, parcourait tous les périples de la maison et se retrouvait dans les égouts de New York. Et là, il bouffait ce qu'il pouvait. Mais n'ayant plus la lumière du soleil, ils en venaient à perdre leur teinte verte et devenaient blancs, et, ne voyant plus, étant dans la noirceur, ils devenaient aveugles. Et la légende veut que les égouts de New York soient remplis d'alligators maintenant très gros, et blancs, et aveugles, qui se mordent et qui se battent. Et vous voyez immédiatement ici cette métaphore des entrailles de la ville : l'inconscient d'une grande ville peuplée d'alligators, c'est l'inconscient collectif d'une ville, la ville de New York, avec ses engueulades, sa violence. Et tout à coup, il y a tout un mythe qui arrive et qui est créé et qui rend compte de façon symbolique de la perception que les gens ont de leur inconscient collectif.

Et de leur environnement. Est-ce qu'on pourrait dire la même chose du monstre de Pohénégamook ? Vous vouliez terminer là-dessus, je pense.

Pohénégamook, c'est un monstre, au fond, extrêmement sympathique. Il n'attaque pas. Il se cache, il a peur des hommes. Alors, il ne les attaque pas. C'est un monstre sympathique qui fait bien l'affaire des hôteliers du coin, qui reçoivent des délégations de partout...

Des journalistes qui vont faire des entrevues...

Justement. Alors, Pohénégamook est sympathique. Comme tous nos lacs canadiens, où il y a des monstres, au fond, ça vient mousser la publicité de la Chambre de commerce locale.

Jean Duberger, on ne pourrait pas terminer ces minutes consacrées au bestiaire, sans parler des chevaux.

Ah, les beaux chevaux...

Les beaux chevaux.

Le cheval noir, par exemple, à l'île aux Grues. On dit qu'avant la mort des habitants de l'île aux Grues, on entend la nuit précédente un cheval qui galope au centre de l'île. On a essayé de la voir, on n'entend que les sabots. C'est le cheval de la mort. Si vous vous souvenez dans un film de Bergman, je pense c'est dans "Le silence", il y a la charrette de la mort, qui arrive, et un cheval décharné qui tire la charrette...

L'image même de la mort...

Oui. Alors, le cheval, évidemment, qui est énergie vitale, qui est aussi messager de la mort, qui amène la mort avec lui. Et nous avons donc une image de ce cheval qui vient annoncer la mort. Et il y a aussi le cheval de l'île d'orléans. C'était des gens qui revenaient de danser, et puis un grand cheval est arrivé. Il y a un bonhomme qui dit : "Je vais monter dessus." Il ne le connaissait pas. Il est monté. Le deuxième, son compagnon, est aussi monté, et le troisième, et le cheval allongeait, allongeait, allongeait. Les sept étaient montés. Et quand les sept ont été bien installés, ils étaient un peu étonnés, là le cheval s'est mis à galoper vers le fleuve (c'était à Saint-Laurent) et puis il commençait à être dans la boue sur le bord de l'eau là. Et là, il y a un garçon qui a crié : " Mon Dieu !" À ce moment-là, le cheval s'est rétréci, a repris sa dimension, et les gars sont tombés dans l'eau. Et les disparus dans l'eau tout à coup ont vu la grande tête du cheval dans le milieu du fleuve Saint-Laurent, qui hennissait, comme un grand rire, qui s'était moqué d'eux. Là, ici, c'est un esprit noyeur, qui vient chercher les hommes pour les amener dans son royaume des eaux.

Est-ce que les gens de Saint-Laurent-de-l'Île en parlent encore, est-ce qu'ils s'en souviennent ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas. On n'est pas allé trop loin de ce côté-là, vous savez. Maintenant, les gens de Saint-Laurent-de-l'Île sont comme tous les gens de la terre, ils ont la télé et les merveilles qu'ils véhiculent sont celles qu'ils voient tous les soirs à la télévision.

Jean Duberger, j'aurais le goût d'entendre encore de ces histoires, même si elles nous parlent des démons et des diables. Pouvez-vous quand même nous mettre en appétit pour la prochaine émission. De quoi sera-t-il question ?

Nous allons parler des morts, des trépassés, des revenants.

Il y a beaucoup à dire ?

Il y a beaucoup à dire. C'est incroyable comme les morts dans notre pays ne sont pas tranquilles de l'autre côté ; ils reviennent sans cesse nous parler de ce qu'il leur arrive de l'autre côté.

Alors, nous serons ici pour les rencontrer.

À la semaine prochaine.

Merci, Jean Duberger

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Ici, Jean Duberger qui, au nom de ma collègue Renée Hudon et de toute l'équipe de production de la série "Démons et merveilles", vous souhaite une bonne semaine à notre antenne et vous invite à être des nôtres pour la prochaine émission, lundi prochain à la même heure.

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