lundi 4 février 2013

Une leçon à méditer pour l'armée U.S.

En cette époque où l'armée des États-Unis se croit invincible, avec sa supériorité aéronavale, son pré-positionnement partout autour du globe, ses satellites et autres armes spatiales cachées derrière l'expression "bouclier anti-missile", avec les nouvelles trouvailles du DARPA et les flottes de drones, la Jérusalem des Terres Froides propose à ses lecteurs une nouvelle du célèbre écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke où une armée supérieure en tous points finit par perdre la guerre en raison de sa supériorité technologique. Il est vrai que ce n'est qu'une nouvelle écrite en 1948 et que l'action se déroule dans l'espace inter-sidéral, mais pour ceux qui savent comment lire la science-fiction et qui comprennent que celle-ci ne parle jamais réellement du futur mais bien du présent, ils verront bien que le propos de l'auteur de 2001, l'Odyssée de l'espace est un avertissement sérieux à ces hauts-gradés états-uniens dans leur hubris, leur délire de toute-puissance divine.

Cette nouvelle se nomme Supériorité et elle provient originellement de la compilation The Nine Billion Names of God, parue en 1955. La traduction française, de Iawa Tate, date de 1978 et cette nouvelle fut retrouvée dans deux recueils : Avant l'Eden (J'ai lu, 1978, p.233-248) et Les neufs milliards de noms de Dieu, et autres nouvelles (Librio, 1997, p.23-37)

---Supériorité---


D'emblée, je tiens à préciser qu'en faisant la présente déclaration -de mon libre consentement- je ne tiens nullement à attirer la sympathie, ni n'espère aucune atténuation de la peine que la Cour prononcera contre moi. En écrivant ces lignes, mon seul but est de réfuter certaines rumeurs mensongères diffusées à la radio de la prison et publiées dans les journaux que j'ai été autorisé à lire. Elles contribuent à donner des causes réelles de notre défaite une version totalement fausse : aussi, en tant que chef des forces armées de ma race au moment de la fin des hostilités, il est de mon devoir de protester contre semblables diffamations portées contre ceux qui ont servi sous mes ordres. J'espère aussi que cette déclaration expliquera les raisons de la requête que j'ai à deux reprises adressée à la Cour, et l'incitera à accéder à une demande à laquelle je ne vois aucune raison valable d'opposer un refus.

La cause profonde de notre défaite est extrêmement simple : malgré toutes les affirmations contraires, il ne faut l'attribuer ni à un manque de bravoure de la part de nos hommes ni à aucune erreur de la Flotte. Un seul facteur fut déterminant : la science inférieure de nos ennemis. Je dis bien la science inférieure de nos ennemis.

Lorsque la guerre éclata, nous ne doutions pas de notre victoire finale. Les flottes combinées de nos alliés excédaient largement, en nombre et en armement, celles que nos ennemis pouvaient mobiliser contre nous, et nous leur étions supérieurs dans presque toutes les branches de la science militaire. Cette supériorité, nous étions certains de pouvoir la conserver. Cette conviction ne se révéla, hélas, que trop bien fondée.

Au début du conflit, nos armes principales étaient les torpilles automatiques à longue portée, les boules-éclairs dirigeables et les différentes modification du rayon Klydon. Chaque unité de la Flotte en était équipée et bien que l'ennemi possédât des armes similaires, leurs installations étaient généralement d'un potentiel inférieur. En outre, nous avions derrière nous un service de la Recherche Militaire infiniment plus développé, et grâce à cet avantage initial, la victoire nous était promise.

La campagne se déroula comme prévu jusqu'à la Bataille des Cinq Soleils. Nous fûmes victorieux, bien sûr, mais la résistance adverse se révéla d'une ténacité inattendue. Nous prîmes alors conscience que la victoire risquait d'être plus difficile et plus longue à obtenir. La décision fut prise de convoquer une réunion des Commandants Suprêmes pour discuter de notre stratégie future.

Le Général Professeur Norden assistait pour la première fois à l'un de nos conseils de guerre. Norden était le nouveau chef du Service de la Recherche, poste auquel il venait juste d'être nommé pour combler le vide laissé par la mort de Malvar, notre savant le plus éminent. Plus que tout autre facteur isolé, les qualités de chef de Malvar étaient à l'origine de la supériorité et de l'efficacité de notre armement. Sa perte avait été pour nous un coup sérieux, mais nul ne mettait en doute les compétences de son successeur - quoi que nombreux fussent ceux qui contestèrent le choix, à un poste d'une importance aussi vitale, d'un pur théoricien. On passa outre à nos objections.

Je me souviens encore de l'impression produite par Norden à cette conférence. Les conseillers militaires étaient inquiets, et comme toujours, ils firent appel aux scientifiques. Serait-il possible d'améliorer nos armes actuelles afin de pouvoir pousser plus loin notre avantage ?

La réponse de Norden nous stupéfia. À maintes reprises, Malvar s'était entendu poser la même question et il avait toujours fait ce que nous lui demandions.
- Franchement, messieurs, commença Norden, j'en doute. Nos armes actuelles ont pratiquement atteint la perfection.. Je ne veux critiquer ici ni mes prédécesseurs ni l'excellent travail fourni par le Service de la Recherche depuis quelques générations, mais vous rendez-vous compte que, depuis un siècle, notre armement n'a pas fondamentalement évolué ? Ceci est la conséquence d'une tradition prisonnière du conservatisme. Trop longtemps, le Service s'est appliqué à perfectionner des armes anciennes au lieu d'en mettre au point de nouvelles. Par chance, nos ennemis se sont montrés aussi timorés, mais nous ne saurions présumer qu'il en sera toujours ainsi...

Ce discours produisit sur l'assistance l'effet désagréable recherché. Norden en profita pour porter son attaque au coeur de notre perplexité.
- Nous voulons des armes nouvelles, radicalement différentes de toutes celles utilisées jusqu'à aujourd'hui. Un tel bouleversement est possible : il demandera du temps, bien sûr, mais depuis mon entré en fonction, j'ai remplacé certains savants de la vieille génération par des hommes plus jeunes et j'ai orienté les recherches vers des sphères inexplorées qui offrent de grandes perspectives. En fait, je crois que nous assisterons sous peu à une révolution dans l'art de la guerre.

Nous étions sceptiques. Ce ton emphatique rendait son assurance suspecte. Nous ignorions encore qu'il n'avançait jamais un projet qui ne fût déjà pratiquement mis au point en laboratoire. En laboratoire : tels étaient les mots magiques.

Moins d'un mois plus tard, Norden fit ses preuves en nous présentant la Sphère Annihilante qui provoquait une désintégration de la matière sur un rayon de plusieurs centaines de mètres. La puissance de cette arme nouvelle nous transporta littéralement, au point d'en oublier son défaut essentiel, à savoir qu'il s'agissait d'une sphère et que par conséquent elle détruisait son dispositif d'amorçage d'une grande complexité au moment de sa formation. Il était donc impossible de l'utiliser sur des vaisseaux de guerre, mais uniquement à partir de projectiles téléguidés. Un vaste programme fut aussitôt mis en route afin de modifier toutes nos torpilles automatiques de telle sorte qu'elles fussent en mesure de transporter cette arme ultra-moderne. Pendant un certain temps, toute nouvelle offensive contre l'ennemi fut suspendue.

Aujourd'hui, nous nous rendons compte que ce fut là notre première erreur. Je persiste à penser qu'elle était parfaitement naturelle. Il nous semblait alors que toutes nos armes anciennes étaient subitement tombées en désuétude et nous les considérions déjà comme des reliques. Ce qui nous échappa fut l'ampleur de la tâche que nous nous proposions d'entreprendre et le temps nécessaire pour rendre opérationnelle cette arme révolutionnaire. Rien de tel ne s'était produit depuis plus d'un siècle et nulle expérience passée ne pouvait guider nos décisions.

Le problème de la transformation des torpilles se révéla infiniment plus difficile que prévu. Le modèle courant était en effet trop petit et nous dûmes mettre au point un projectile d'un type nouveau. Il en résultait que seuls les vaisseaux de grande taille pourraient lancer nos nouvelles torpilles, mais nous étions disposés à accepter ce handicap. Six mois plus tard, les unités lourdes de la Flotte étaient équipées de Sphères Annihilantes. Les manoeuvres d'entraînement et les essais nous avaient rassurés quant à leur fonctionnement et nous étions prêts à reprendre le combat. Déjà, nous acclamions en Norden l'artisan de notre victoire et celui-ci laissait entendre qu'il travaillait sur des armes plus spectaculaires encore.

Deux évènements se produisirent alors. Un de nos vaisseaux se désintégra au cours d'un vol d'essai, et une enquête établit que, dans certaines conditions, les radars à longue distance pouvaient amorcer l'explosion de la Sphère au moment où était lancée la torpille porteuse. Les aménagements nécessaires pour corriger cette imperfection étaient insignifiants, mais ils nous coûtèrent un nouveau mois de retard et provoquèrent un certain tirage entre l'état-major de la Flotte et les chercheurs. Nous étions enfin prêts à reprendre le combat lorsque Norden annonça que le rayon d'action de la Sphère venait d'être décuplé, multipliant du même coup par mille les chances d'annihiler un vaisseau ennemi.

Les travaux reprirent de plus belle, mais tous étaient d'avis que ce nouveau délai en valait la peine. Entretemps, toutefois, enhardi par l'absence de nouvelles attaques, l'ennemi avait lancé une offensive surprise. Nos vaisseaux manquaient de torpilles car les usines de production ne pouvaient faire face à la demande et nous perdîmes le système de Kyrane et de Floranus ainsi que la forteresse planétaire de Rhamsandron.

C'était un coup ennuyeux, mais sans gravité, car les systèmes repris par l'ennemi s'étaient révélés hostiles à notre égard et difficilement gouvernables. Nous étions certains de pouvoir nous rendre à nouveau maîtres du terrain dans un proche avenir, lorsque l'arme nouvelle pourrait être utilisée.

Ces espoirs ne se réalisèrent qu'en partie. Lorsque nous lançâmes notre nouvelle offensive, nous avions à notre disposition moins de Sphères Annihilantes que prévu ; ce fut une des raisons de notre demi-succès. L'autre raison, par contre, était beaucoup plus sérieuse.

Tandis que nous équipions le plus grand nombre possible de vaisseaux de cette nouvelle arme irrésistible, l'ennemi, lui, n'avait cessé de renforcer sa flotte à un rythme accéléré. Ses vaisseaux étaient certes d'un modèle ancien, dotés d'armes désuètes, mais leur supériorité numérique était écrasante.

Dès le début des combats, nous nous aperçûmes que souvent l'ennemi pouvait aligner contre nous cent fois plus de bâtiments que prévu, provoquant une confusion dans le repérage des cibles par nos armes automatiques. Nos pertes dépassèrent de beaucoup nos estimations. Celles de l'ennemi furent plus lourdes encore, car une fois que la Sphère avait atteint son objectif, la destruction était certaine, mais la victoire fut loin de nous être aussi favorable que nous l'avions escompté.

Bien plus, profitant de l'engagement des flottes principales, l'ennemi avait déclenché une offensive audacieuse contre les systèmes faiblement défendus de Eriston, Duranus, Carmanidora et Pharanidon, qu'il reprit sans difficulté. Désormais, la menace n'était plus qu'à cinquante années-lumière de nos planètes.

Lorsque s'ouvrit le Conseil suivant, Norden dut affronter un feu nourri de reproches et de récriminations. Le grand amiral Taxaris n'hésita pas à proclamer que, grâce à notre arme soi-disant irrésistible, notre position s'était considérablement dégradée. Nous aurions dû continuer à équiper notre flotte de bâtiments courants, affirme-t-il, évitant ainsi la perte de notre supériorité numérique.

Nous savons aujourd'hui que la Recherche travaillait depuis des années sur l'Analyseur de Combat, mais à ce moment-là, ce fut pour nous une véritable révélation et peut-être nous laissâmes-nous trop facilement emporter par notre enthousiasme. Mais l'argument de Norden fut extrêmement convaincante. Qu'importait que l'ennemi disposât de deux fois plus de vaisseaux, déclara-t-il, si nous pouvions doubler, voire tripler l'efficacité des nôtres ? Depuis des décennies, le principal obstacle stratégique n'était plus mécanique, mais biologique. Il était de plus en plus difficile pour tout cerveau isolé, ou groupe de cerveaux, de faire face à l'évolution rapide et complexe du combat dans un univers tridimensionnel. Les mathématiciens de Norden avaient analysé certains engagements classiques du passé ; ils avaient établi que, même au cours de combats victorieux, il nous était souvent arrivé de n'utiliser nos unités qu'à moins de la moitié de leur efficacité théorique.

L'Analyseur de Combat allait remédier à cela en remplaçant le commandement des opérations par des calculatrices électroniques. L'idée n'était pas nouvelle, mais jusqu'à présent, elle n'avait jamais dépassé le stade de l'utopie. Et nombreux furent ceux d'entre nous qui trouvèrent difficile d'admettre qu'elle n'était plus un rêve. Après avoir assisté à plusieurs engagements fictifs, plus complexe les uns que les autres, nous nous laissâmes convaincre.

Il fut décidé d'installer l'Analyseur sur quatre de nos bâtiments les plus lourds, afin que chacune des flottes principales ait le sien. À ce stade, les ennuis commencèrent, même si, sur le moment, nous ne nous en rendîmes pas compte.

L'Analyseur contenait un peu moins de mille tubes à vide et cinq cents hommes étaient nécessaires pour en assurer le fonctionnement et l'entretien. Il était impossible de loger tout ce personnel supplémentaire à bord d'un vaisseau de combat, aussi les quatre unités durent-elles être accompagnées d'un vaisseau de ligne aménagé pour l'accueil des techniciens qui n'étaient pas en service. Ces transformations constituèrent une tâche longue et pénible, mais au prix d'un effort gigantesque, tout fut terminé en six mois.

À notre consternation, nous dûmes alors faire face à une nouvelle crise. Près de cinq mille combattants hautement qualifiés avaient été sélectionnés pour le service de l'Analyseur et avaient reçu un entrainement intensif dans des Écoles Techniques. Sept mois plus tard, dix pour cent d'entre eux furent victimes de dépressions nerveuses et seulement quarante pour cent se tirèrent brillamment de l'épreuve.

À nouveau, chacun se mit à en rejeter le blâme sur son voisin. Norden, naturellement, déclara que le Service de la Recherche déclinait toute responsabilité et encourut ainsi l'inimitié du Service du Personnel et de la Formation. En fin de compte, on décida de n'utiliser que deux Analyseurs au lieu des quatre prévus et de ne mettre les autres en service que lorsque le personnel qualifié serait disponible. Il n'y avait plus de temps à perdre car l'ennemi précisait sa menace et son moral montait en flèche.

La première flotte dotée d'un Analyseur reçut l'ordre de reprendre le système d'Eriston. En outre, par un des hasards de la guerre, le vaisseau transportant les techniciens percuta une mine déviante. Un bâtiment de guerre aurait survécu, mais le vaisseau de ligne, avec sa précieuse cargaison, fut anéanti. L'expédition dut être abandonnée.

La seconde débuta plus favorablement. Nul doute que l'Analyseur confirmerait les prévisions de ses créateurs et de fait, au cours du premier engagement, l'ennemi essuya de lourdes pertes. Il battit en retraite, abandonnant entre nos mains Saphran Leucon et Hexanerax. Mais son service de renseignement n'était pas sans avoir remarqué notre chargement tactique et la présence inexplicable d'un vaisseau de ligne au milieu de notre flotte de combat. Il s'était également rendu compte que notre première flotte avait été accompagnée d'un vaisseau du même type, et qu'elle s'était retirée après la destruction de celui-ci.

Au cours de l'affrontement suivant, l'ennemi profita de sa supériorité numérique pour lancer une attaque formidable contre le vaisseau porteur de l'Analyseur et son escorte non armée. Cette fois l'offensive fut conduite par l'ennemi au mépris total de ses propres pertes (les deux bâtiments étaient bien sûr très fortement protégés), et elle atteignit son objectif. Notre flotte était virtuellement décapitée car une reprise effective des anciennes méthodes de combat était impossible. Nous refluâmes sous un feu nourri en laissant l'ennemi maître du terrain reconquis ainsi que des systèmes de Lormya, Ismarnus, Beronis, Alphanidon et Sideneus.

À ce stade, le grand amiral Taxaris exprima sa désapprobation en se donnant la mort et je lui succédai au titre de commandant suprême.

La situation était grave et exaspérante. Avec un conservatisme obstiné et une absence totale d'imagination, l'ennemi continuait de progresser grâce à ses engins inefficaces et périmés. Si seulement nous avions construit d'autres unités, sans épuiser nos forces à chercher de nouvelles armes révolutionnaires, nous nous serions trouvés dans une situation bien plus avantageuse. Cette conviction portait un rude coup à notre moral. Il y eut de nombreuses réunions orageuses au cours desquelles Norden prit, contre tous, la défense des chercheurs. Le pire était qu'il avait tenu ses promesses : il avait des excuses indiscutables pour désengager sa responsabilité.Et tout retour en arrière était impossible. La course à l'arme invincible devait se poursuivre inexorablement. Au début, cela avait été un luxe en vue de réduire la durée du conflit. C'était aujourd'hui une nécessité si nous voulions être victorieux.

Nous étions sur la défensive, et Norden également. Plus que jamais, il était déterminé à rétablir son prestige et celui du Service de la Recherche. Mais par deux fois nos espoirs avaient été démentis et nous n'allions pas commettre la même erreur. Nul doute que les vingt mille savants de Norden eussent dans leurs cartons d'autres projets grandioses : nous étions décidés à rester de glace.

Nous nous trompions. L'arme suivante fut quelque chose de si extraordinaire que, même à présent, j'ai de la peine à croire qu'elle ait jamais existé. Son nom innocent, modeste à souhait -le Champ Exponentiel- ne permettait guère d'en deviner les possibilités réelles. Sa découverte était due à certains des mathématiciens de Norden qui en avaient eu l'intuition au cours des recherches purement théoriques sur les propriétés de l'espace. À la stupeur générale, on s'aperçut que les résultats de leurs travaux pouvaient être appliqués.

Il n'est pas facile d'expliquer le fonctionnement de ce Champ à un profane. Selon la description technique, "il crée une condition exponentielle de l'espace, de telle façon qu'une distance finie du dit espace normal et linéaire devient infinie dans le pseudo-espace". Norden proposa une analogie que certains d'entre nous trouvèrent éclairante. Prenez un disque de caoutchouc plat représentant une portion de l'espace normal, et étirez-en le centre à l'infini : la circonférence du disque demeurerait inchangée, mais son diamètre tendrait vers l'infini.. Le générateur du champ produisait un effet analogue sur l'espace dans lequel il se trouvait.

À titre d'exemple, supposons qu'un vaisseau porteur du générateur soit cerné par des engins hostiles. Si l'on active le générateur, chaque vaisseau ennemi aurait l'impression, ainsi que les appareils situés au bord du cercle, qu'il vient subitement de reculer dans le néant. Pourtant la circonférence resterait inchangée ; seul le trajet vers le centre serait d'une durée infinie, car plus l'on s'avancerait, plus s'allongeraient les distances en fonction de l'altération de "l'échelle" de l'espace.

C'était cauchemardesque, mais d'une utilité remarquable. Rien ne pouvait atteindre un vaisseau porteur du Champ : il pouvait se voir assiégé par une flotte ennemie et demeurer aussi inaccessible que s'il se trouvait à l'autre bout de l'Univers. En retour, naturellement, il ne pouvait contre-attaquer sans couper son Champ Exponentiel, mais malgré cela, il conservait un énorme avantage, non seulement pour la défensive, mais également pour l'offensive, car tout vaisseau protégépar le Champ pouvait s'approcher d'une flotte ennemie sans être aperçu et apparaître soudain au milieu de celle-ci.

Cette fois, l'arme nouvelle semblait infaillible. Inutile de dire que nous avions cherché toutes les failles imaginables avant de nous engager de nouveau. Heureusement, l'installation était d'une extrême simplicité et n'exigeait pas un personnel abondant. Après bien des atermoiements, nous décidâmes d'en commencer en hâte la fabrication car le temps nous talonnait le conflit tournait à notre désavantage. Nous avions reperdu toutes nos conquêtes initiales et l'ennemi avait effectué plusieurs incursions dans notre propre Système Solaire.

Nous réussîmes à contenir l'adversaire le temps nécessaire pour équiper notre flotte et mettre au point de nouvelles techniques de combat. Pour que le Champ fût opérationnel, nous devions déterminer la position d'une formation ennemie, établir notre trajectoire de façon à l'intercepter et mettre en marche le générateur pour une durée donnée. Si les calculs étaient exacts, en coupant le Champ nous devions nous trouver au milieu de flotte ennemie et provoquer des dégats considérables pendant la confusion qui s'ensuivrait. Si besoin était, nous pouvions nous retirer de la même façon.

Les premières manoeuvres d'essai se révélèrent concluantes et les installations semblaient d'un fonctionnement sûr. De nombreux simulacres d'attaque furent faits et les équipages se familiarisèrent avec cette nouvelle technique. Je participerai à l'un des vols d'essai, et je me souviens avec acuité de mes impressions lorsque le Champ fut activé. Les autres vaisseaux semblèrent se réduire comme s'ils se trouvaient à la surface d'une bulle qui gonflait : l'instant d'après, ils avaient disparu et, avec eux, les étoiles. Cependant, la galaxie demeura visible, tel un anneau de faible lumière autour du vaisseau. Le rayon virtuel de notre pseudo-espace n'était pas réellement infini, mais de quelques centaines de milliers d'années-lumière, aussi la distance qui nous séparait des étoiles les plus éloignées de notre système ne s'était pas considérablement accrue, bien que les plus proches eussent complètement disparu.

Ces manoeuvres d'essai durent cependant être annulées avant leur terme en raison d'une multitude de petits dysfonctionnements affectant différentes parties de l'appareillage, notamment dans les circuits de communication. Ils étaient ennuyeux, mais sans gravité ; pourtant il fut décidé de rentrer à la Base pour une dernière mise au point.

L'ennemi choisit ce moment pour lancer ce qui devait être une attaque décisive contre la planète-forteresse Iton, aux confins de notre Système. La flotte dut s'engager dans la bataille avant que les ajustements aient pu être effectués.

Nos adversaires durent penser que nous étions parvenus à maîtriser le secret de l'invisibilité - ce qui était exact dans un certain sens. Nos vaisseaux surgirent de nulle part et leur infligèrent, au début du moins, des pertes cuisantes. Ce fut alors que se produisirent une série d'évènements aussi déconcertants qu'inexplicables.

Je commandais le vaisseau-amiral Itircania lorsque les ennuis commencèrent. Nous avions opéré en unités indépendantes, chacune affrontant un objectif assigné. Nos détecteurs repérèrent soudain une formation ennemie à portée moyenne ; les officiers de navigation mesurèrent cette distance avec une grande précision. Nous fîmes route vers eux et activâmes le générateur. Le Champ Exponentiel fut libéré au moment où nous aurions dû faire irruption au centre de la formation ennemie. À notre consternation, nous émergeâmes dans l'espace normal à plusieurs centaines de kilomètres de l'objectif, et lorsque nous fûmes en mesure de le retrouver, nous étions déjà repérés. Nous battîmes en retraite et effectuâmes une seconde tentative. Cette fois, nous débouchâmes si loin de l'ennemi qu'il nous détecta le premier.

Manifestement, quelque chose n'allait pas. Malgré les consignes de silence, il fut décidé d'essayer d'entrer en contact avec les autres vaisseaux afin de savoir s'ils avaient rencontré les mêmes difficultés. Là encore, ce fut un échec, sans que nous puissions en entrevoir la raison car le système de communication semblait en parfait état. Nous en étions réduits à supposer, si fantastique que cela parût, que le reste de la flotte avait été détruit.

Je passerai sous silence les scènes qui se produisirent lorsque les unités dispersées de notre flotte réintégrèrent, non sans mal, la Base. En fait, nos pertes avaient été négligeables, mais le moral des équipages était au plus bas. Presque tous les bâtiments s'étaient trouvés dans l'impossibilité d'entrer en contact avec d'autres unités et, comme les nôtres, leurs télémètres avaient commis d'inexplicables erreurs. Il était évident que le Champ Exponentiel était la cause de tout, bien que ces erreurs ne fussent apparentes que lorsqu'il était coupé.

Lorsqu'on trouva enfin explication, il était trop tard et la déconfiture irrémédiable de Norden fut un bien piètre réconfort à la perte virtuelle de la guerre. Comme je l'ai dit précédemment, les générateurs du Champ provoquaient une distorsion radiale de l'espace ; plus l'on approchait du centre du pseudo-espace, plus les distances s'allongeaient. Dès que le Champ était coupé, tout rentrait dans l'ordre.

Pas tout à fait, cependant. Il était impossible de rétablir exactement l'état antérieur. Activer, puis couper le Champ équivalait à une élongation, suivie d'une contraction du vaisseau porteur du générateur ; mais il se produisait, d'une certaine façon, un effet d'hystérésis et l'état antérieur n'était jamais parfaitement reproductible en raison des milliers de variations électriques et des mouvements de masse à bord du vaisseau pendant l'activité du Champ. Ces asymétries et distorsions étaient cumulatives ; elles dépassaient rarement une fraction de un pour cent, mais c'était suffisant pour dérégler complètement les télémètres de précision et les circuits accordés des appareils de communication.

Aucun vaisseau isolé n'était en mesure de percevoir ces altérations, à moins de comparer ses appareils avec ceux d'un autre bâtiment ou d'essayer d'entrer en communication avec lui.

Il en résultat un chaos indescriptible. Aucun élément d'un vaisseau ne pouvait plus être adapté sur un autre. Jusqu'aux boulons et aux écrous qui n'étaient plus interchangeables et le problème des pièces de rechange devint insurmontable. Avec du temps, peut-être serions-nous parvenus à maîtriser ces difficultés, mais les vaisseaux ennemis nous attaquaient par milliers avec des armes qui paraissaient avoir des siècles de retard sur celles que nous avions inventées. Mutilée par notre propre science, notre magnifique flotte combattit avec courage jusqu'à ce qu'elle eût été écrasée et contrainte de capituler. Les vaisseaux équipés du Champ étaient toujours invulnérables, mais en tant qu'unités de combat, ils étaient pratiquement inopérants. Chaque fois qu'ils activaient leur générateur pour esquiver une attaque ennemie, la distorsion permanente de leurs installations s'aggravait. En un mois, tout fut terminé.

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Telles sont les causes réelles de notre défaite que je livre sans préjuger de ma défense devant la Cour. Comme je l'ai déjà dit, cette déclaration n'a d'autre but que de réfuter les propos diffamatoires calomniant les hommes qui ont combattu sous mes ordres et de révéler les véritables raisons de nos échecs. Enfin, ma requête, dont la Cour jugera maintenant qu'elle n'a pas été présentée à la légère, sera, je l'espère, envisagée d'un oeil bienveillant.

La Cour se rendra compte que nos conditions de détention, la surveillance constante dont nous sommes l'objet, sont suffisamment pénibles. Pourtant, ce n'est pas ce dont je me plains. Pas plus que du fait que, du manque de place, nous devions partager à deux nos cellules.

Mais je ne puis répondre de mes actes futurs si l'on me force à partager plus longtemps ma cellule avec le Pr Norden, ex-chef du Service de Recherche de nos forces armées.

Arthur C. Clarke
Londres
Août 1948

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