samedi 6 avril 2013

Le caractère russe de l'U.R.S.S.

Bonjour. Aujourd'hui la Jérusalem des Terres Froides ne vous offre pas une charge contre Alain Bonnet de Soral mais par la bande, c'est encore quelque chose qui peut être utilisé contre lui. En tout les cas, ça va à l'encontre d'une frange de la nébuleuse soralienne, celle qui a été surnommée "savoisianiste" dans l'article Le sadisme soralien, Annie Lacroix-Riz et Adolf Hitler. Ce qui est présenté ici s'inscrit dans la vocation "préservation de documents" de la JTF. Il s'agit de l'introduction d'un livre absolument remarquable, incontournable pour ceux qui s'intéressent à cette question, Les sources et le sens du communisme russe de Nicolas Berdiaev, paru en français une seule fois, chez Gallimard, en 1963 (373 p., 1937). La simple lecture de l'introduction de cet ouvrage en révèle davantage sur l'histoire de la Russie, spécialement sur sa période début du vingtième siècle, que tout un rayon de bibliothèque (surtout si ce rayon est constitué de gaspillages de papier comme Robert Conquest, Alexandre Soljenitsyne, Nicolas Werth et Stéphane Courtois). Berdiaev démontre dès les vingt premières pages que "l'âme russe" ne s'est pas évaporée avec la révolution de 1917, qu'il y a une dimension proprement nationale russe dans le modèle politique soviétique et non multiculturelle et internationaliste, qu'il y a de nombreux rapprochements, voire une continuité naturelle, entre les révolutions de Pierre le Grand et de Lénine. Bref, il y a déjà suffisamment dans cette introduction pour invalider bon nombre d'élucubrations fanatiques savoisianistes comme l'idée d'une "révolution khazare" (comme si on pouvait résumer le long et complexe processus qui a mené à février et octobre 1917 à une poignée de conspirateurs juifs).

La Jérusalem des Terres Froides est bien consciente qu'on lui répliquera que Berdiaev "s'est détourné du marxisme et qu'il a été expulsé de Russie en 1922", comme il est indiqué sur sa fiche wikipédia, mais il reste que malgré les circonstances (quelles qu'elles soient) de son départ de la Russie pour se retrouver à Paris, l'homme est resté plus serein et lucide par rapport à ce qui s'est passé en 1917 et dans les années vingt en Russie que l'essentiel des savoisianistes. Il n'est pas dit non plus que la JTF adhère à tout ce qu'a pu avoir dit et écrit Berdiaev. Elle estime seulement que ces 22 premières pages de ce livre valent la peine d'être présenté ici.

Merci et bonne lecture.

---L'idée religieuse et l'État russe---

I


Le communisme russe est difficile à saisir en raison de sa dualité. Par plus d'un aspect, il se révèle phénomène international et universel, par d'autres, phénomène russe et national. Car l'Occident doit savoir que le communisme russe a des racines nationales, qu'il est déterminé par l'histoire de la Russie : la seule connaissance du marxisme ne suffirait pas à mous guider ici.

Le peuple russe par sa formation spirituelle est un peuple oriental. La Russie, c'est l'Orient chrétien, qui durant deux siècles a subi fortement l'empreinte de l'Occident, et dans ses classes cultivées, mais elles seules, en a assimilé les idées. Le destin historique de la Russie est un destin malheureux qu'on voit, de siècle en siècle, se développer selon une sorte de rythme catastrophique, parmi la succession discontinue des types de civilisation les plus disparates. En dépit de l'opinion des Slavophiles, toute unité organique est absente de cette histoire.

Les immenses territoires échus en partage au peuple russe ont toujours été menacés, menacés par l'Orient, par les invasions tartares contre lesquelles la Russie servait de bouclier à l'Occident, - menacés par l'Occident lui-même. On voit se succéder au cours des âges cinq Russies bien différentes : Russie de Kiev, Russie de la période tartare, Russie moscovite, Russie de l'Empire de Pierre, et enfin la nouvelle Russie soviétique. Comment parler de « jeune culture » dans un vieux pays, prétendre qu'il soit demeuré à demi barbare jusqu'à une date encore récente ? Dans une certaine acceptation du terme, la Russie est un pays de vieille civilisation. Capital d'un Principat, Kiev avait vu naître une culture infiniment plus élevée que celle que connaissait l'Occident à la même époque ; dès le XIVe siècle, elle possédait une école classique de peintres d'icônes et une architecture remarquable. Dans le domaine des arts plastiques, la Russie moscovite prit sa suite, atteignant à la perfection du style et à un grand raffinement d'exécution. Formation encore orientale : c'est l'art du royaume tartare christianisé. Ainsi la civilisation moscovite s'élabore lentement, elle naît de la résistance que les coutumes autochtones opposent à l'Occident latin. Le développement de la pensée y est faible encore, c'est une période privée de vie intellectuelle, mais qui s'exprime dans un style plastique que ne retrouvera pas plus tard la Russie pétrovienne, la nouvelle Russie, enfin éveillée à la pensée et au verbe, créatrice d'une grande littérature, messagère de vérité sociale, mais à qui l'unité, et le style primitivement atteint, firent totalement défaut.

Ce sont ces contrastes de l'âme russe qui ont déterminé la complexité du destin historique de la Russie, le combat que se sont toujours livré en elle les éléments orientaux et occidentaux. Âme formée par l'Église orthodoxe, marquée d'une empreinte exclusivement religieuse qui a subsisté jusqu'à nos jours, même chez les nihilistes et les communistes. À cette disposition religieuse se joint chez tous un très fort élément naturel, un élément venu de l'immensité de la terre, de l'infini de la plaine. Le sens de la « nature », des courants obscurs, a toujours été plus développé chez les Russes que chez les Occidentaux, surtout chez les Occidentaux de culture latine. Ainsi, d'une part, un paganisme naturel et dionysiaque, de l'autre, l'ascétisme orthodoxe, hérité de Byzance, la nostalgie du royaume de l'au-delà. Il semble que seul un Russe puisse concilier en lui ces deux éléments. L'organisation, la mise en forme de son immense territoire pèse sur lui ; il reflète en sa nature intime l'absence de bornes et de limites. Le paysage psychique correspond au paysage géographique. Dans le reste de l'Europe, au contraire, la division étroite des terres, leur compartimentage en catégories restreintes, a favorisé l'éclosion d'une civilisation, a déterminé différemment à la fois l'aspect du sol et le caractère de l'homme. On peut donc dire que le peuple russe est victime de l'immensité de son pays, immensité où les historiens ont été jusqu'à découvrir la cause de la forme continuellement despotique de son gouvernement ; le plus remarquable d'entre ces historiens, Kliouchevski, a écrit : « L'État a gonflé, le peuple a dépéri ». La formule reste vraie jusque pour le gouvernement soviétique où les intérêts du peuple sont sacrifiés à la puissance et à l'organisation de l'État.

La formation religieuse du peuple russe l'a marqué de traits très particuliers : ascétisme, dogmatisme, faculté de supporter la souffrance et le sacrifice au nom d'une foi, quelle qu'elle soit, enfin le goût du transcendant, qui tantôt s'exprime dans la croyance en l'éternité en l'autre monde, tantôt en un avenir réalisé en ce monde-ci. Car l'énergie religieuse de l'âme russe comporte parfois une aspiration vers des buts qui ne sont pas des buts religieux, par exemple vers les perspectives sociales. Mais en raison de leur formation dogmatico-religieuse, les Russes ne cessent jamais d'être orthodoxes, des orthodoxes-hérétiques ou apocalyptiques ou nihilistes. Orthodoxes, ils demeurent, même au XVIIième, lorsqu'ils se font schismatiques vieux croyants, ou au XIXième, quand ils deviennent révolutionnaires. La structure de l'âme demeure pareille, l'intelligentzia révolutionnaire est l'héritière du « raskol » : c'est pourquoi la foi orthodoxe, à quelque sujet qu'elle s'attache, nous paraît si importante ; par elle se défini toujours la qualité de ce qui est russe.

C'est après la chute de l'empire de Byzance, de la deuxième Rome -le plus grand empire orthodoxe du monde entier,- que la croyance se répandit au sein du peuple que le royaume moscovite demeurait le seul royaume orthodoxe, et le peuple russe le seul détenteur de la vraie foi. Le moine Philotée enseignait la conception de Moscou Troisième Rome. Il écrivait au Tsar Ivan III : « La Sainte Église apostolique, celle de la Troisième Rome, celle de ton royaume, rayonne sous les cieux plus largement que le soleil. Et que ta puissance le sache, ô Tsar béni, que tous les royaumes de foi chrétienne orthodoxe se sont fondus dans le tien ; que tu es sous les Cieux le seul Tsar chrétien. Regarde, écoute, ô Tsar béni, cette chose, que tous les royaumes chrétiens se sont fondus dans ton royaume unique, que deux Romes sont tombées, que la Troisième existe, et qu'il n'y en aura pas de Quatrième. Ton royaume chrétien ne reviendra pas à un autre ».

Ainsi, la définition de Moscou Troisième Rome, va être la base idéologique de la formation du royaume des Tsars : l'autocratie de Moscou va se constituer sous le symbole d'une idée messianique. Recherche d'un royaume, du royaume de la vérité, cet idéal va suivre le peuple russe à travers toute la durée de son histoire : c'est par la foi orthodoxe qu'on appartient à ce royaume russe, de même que c'est par la foi communiste qu'on appartiendra à la Russie soviétique. Et cette vocation messianique engendre une Église nationaliste. Comme chez l'antique peuple hébreu, les éléments nationaux et religieux vont se développer simultanément : et de même que le messianisme juif fut un fait proprement hébreu, l'orthodoxie russe présente, elle, un caractère exclusivement national.

Mais bientôt l'idée du royaume religieux va se fondre dans le moule puissant de l'État, où l'Église n'aura plus à jouer que le rôle secondaire. Le royaume de Moscou fut un gouvernement totaliste (1). Ivan le Terrible, remarquable théoricien de l'autocratie, déclarait que le Tsar ne doit pas seulement tenir les rênes du pouvoir, mais sauver les âmes. Le résultat de cette centralisation, c'est que le nouveau royaume moscovite unitaire ne va plus engendrer de saints, d'hommes exceptionnels, alors que sous le joug tartare, l'Église, spirituellement indépendante et investie d'une valeur sociale, en avait vu naître beaucoup (2). La conscience universelle s'obscurcira en cette Église dans la mesure où elle cessera de considérer l'Église grecque, dont elle tenait son orthodoxie, comme l'Église véritable, qu'au contraire elle voudra voir en elle une corruption de l'authentique foi. L'influence grecque apparaît désormais comme le ferment qui gâte la conscience religieuse populaire : la foi orthodoxe est la foi russe, la foi non russe est la foi non orthodoxe.

Lorsque le patriarche Nikhon voulut procéder à la correction des Livres sacrés, et à de légères transformations du culte traditionnel, ses réformes soulevèrent comme on sait des protestations violentes ; l'évènement le plus important de l'histoire religieuse de la Russie se produit alors, en plein XVIIième siècle, le schisme des Vieux-Croyants. On croirait à tort que ce schisme fut suscité exclusivement pour des questions liturgiques, qu'il ne s'y est agi que de la croix à deux ou trois branches et de détails afférents au Rituel. En vérité, le schisme eut des bases beaucoup plus profondes, celles mêmes que nous venons d'apercevoir. Il s'agissait de discerner si le royaume russe est le véritable royaume orthodoxe, si le peuple russe accomplit ou non sa vocation messianique. Les ténèbres, la superstition, le niveau intellectuel dérisoire où un clergé ignare avait fait descendre la foi, s'ils apportent une explication de cette révolution religieuse, n'épuisent pas ici la complexité des faits. Le fond du débat, c'était le soupçon soudain éveillé, que le royaume orthodoxe, la Troisième Rome, était corrompu, que la vérité éternelle allait être dénaturée. Par l'État et le haut clergé, l'Antéchrist dominait. Alors, l'orthodoxie populaire s'efforce de rompre avec eux, de renouer avec l'orthodoxie véritable engloutie sous la terre : croyance qui s'apparente à la légende de la ville de Kitège, ensevelie au fond d'un lac. Le peuple cherche la cité symbolique. On assiste à l'aile gauche du schisme, surtout parmi la secte dite des sans-prêtres, à la naissance de cet élan apocalyptique bien caractéristique qui se perpétuera parmi l'intelligentzia révolutionnaire moderne, toujours animée de ce même souffle, persuadé encore qu'une force mauvaise s'est emparée du pouvoir.

Au XVIIième siècle comme au XIXième, peuple comme intelligentzia, tous sont à la recherche d'un royaume idéal fondé sur la justice, en face de ce royaume visible, actuel, où l'injustice gouverne. Les Tsars de Moscou, en l'intitulant Troisième Rome, avaient créé la confusion entre leur empire temporel, fondé sur l'arbitraire, et le royaume du Christ : nous voyons que le Schisme est né de cette confusion, qu'il est né d'elle et contre elle. Ce qui a rendu ce grand mouvement si obscur, c'est qu'il a cheminé parmi les masses encore ignorantes qui mêlaient à leur christianisme bien des relents païens. Tel qu'il fut, il porta le premier coup à la conception de Moscou Troisième Rome. Le second assaut devait lui être livré par les réformes de Pierre.

II

Les réformes de Pierre le Grand ont déterminé à tel point l'histoire ultérieure de la Russie que ce n'est que par rapport à elles qu'on peut définir les différentes tendances du XIXième siècle. Les points de vue extrêmes des Slavophiles et des Occidentaux apparaissent comme également faux et périmés. Les premiers n'ont vu dans l'oeuvre de Pierre qu'une transgression des bases fondamentales de la Russie, une contrainte qui pesa sur son développement et en interrompit le cours. Les autres, ne reconnaissant pas le caractère particulier de la Russie, la considéraient comme un pays arriéré, en face de ce type occidental qui représentait pour eux le type unique de culture et de civilisation. C'est vers cette civilisation et cette culture occidentale que Pierre voulait frayer la voie à son pays.

Les Slavophiles ont tort de nier que sa réforme fut inéluctable. La Russie ne pouvait pas demeurer un royaume fermé, archaïque, privé de la technique et des lumières modernes. Non seulement elle n'aurait pu accomplir ainsi sa mission historique, mais l'indépendance même de son existence eût couru un danger. Ils ont tort, du fait même que le développement de la culture russe date précisément de la période dite pétrovienne, que dans cette ère nouvelle devaient naître Pouchkine et tous les grands écrivains qui ont laissé leurs noms dans l'histoire littéraire, que la pensée allait s'éveiller sous toutes ses formes, et la pensée slavophile inclusivement... Il fallait donc que la Russie, un jour, surmontât son propre isolement, qu'elle participât à la vie universelle, afin d'y jouer le rôle qui lui était dévolu.

De leur côté, les Occidentaux sont coupables d'avoir méconnu l'originalité du peuple russe et de son histoire, et, d'un point de vue par trop simplifié, de ne lui avoir attribué d'autre mission que celle de se rapprocher de l'Occident. Ils n'ont pas vu le joug qu'ont fait peser ces réformes de Pierre, accomplies au prix d'une immense contrainte imposée à l'âme russe et à ses croyances. Le peuple répondit à tant de violence en donnant à un Pierre 1ier légendaire les traits de l'Antéchrist. La vérité est que Pierre, au sommet de l'État, fut un révolutionnaire : et ce n'est pas sans fondement qu'on l'assimile au bolchevik. Ses procédés étaient absolument les procédés bolchévistes. Il voulait anéantir la vieille Russie moscovite, tuer tous les modes de sensibilité et de vie qui en constitueraient l'essence. Pour atteindre ce but, il ne recula devant rien, pas même devant l'exécution de son fils autour duquel se groupaient les partisans de la réaction.

Ses procédés à l'égard de l'église rappellent encore beaucoup les procédés actuels. Il n'aimait pas la pitié des vieux Moscovites, et il se montra particulièrement cruel envers les vieux-ritualistes ou vieux-croyants. Il alla jusqu'à tourner en ridicule tout le passéisme de ce sentiment religieux et organisa un concile bouffon avec une caricature de patriarche. Ce trait rappelle exactement les manifestations anti-religieuses en Russie Soviétique. L'organisation synodale, créée par Pierre le Grand, était en grande partie copiée sur celle du protestantisme allemand et, en définitive, asservissait l'Église à l'État. Du reste, on ne peut faire dater du règne de Pierre le Grand l'abaissement du niveau de l'Église russe qui, dans la période moscovite déjà, avait été réduite en dépendance étroite par les Grands Princes. Depuis longtemps, l'autorité du sacerdoce avait décliné; nous avons vu le niveau d'instruction si bas du clergé aboutir au schisme qui devait lui porter enfin un coup terrible. La nécessité des réformes était pressante. Mais, encore une fois, elles furent accomplies par la voie de la violence, sans égard pour les sentiments profonds d'un peuple. On pourrait ici poursuivre le parallèle entre Pierre et Lénine, entre la révolution pétrovienne et la révolution bolchéviste. Même brutalité, même contrainte, même attachement obstiné à quelques principes, et cette brusque coupure dans le développement organique du pays, qui marque un reniement complet de la tradition; et aussi même étatisme, même hypertrophie de l'appareil du gouvernement, centralisme identique, amenant la création d'une bureaucratie privilégiée, même désir de changer d'une façon tranchante et radicale le type de civilisation.

Mais la révolution bolchéviste, par les voies de cette impitoyable contrainte, a libéré les forces populaires, elle les a rendues à la réalité historique : toute sa signification est là. La révolution de Pierre, en fortifiant l'État russe, en entraînant le pays dans le sillage de la culture occidentale et universelle, a accentué le divorce entre le peuple et la classe dirigeante et cultivée. Pierre a sécularisé l'empire orthodoxe ; mais tandis que la noblesse et les fonctionnaires accédaient enfin à la civilisation, le peuple continuait à végéter parmi ses anciennes croyances et ses anciennes coutumes. Le pouvoir autocratique du Tsar, revêtant d'une façon toute extérieure les formes d'un absolutisme éclairé, conservait au sein du peuple son ascendant religieux de puissance théocratique. L'affaiblissement de l'influence spirituelle de l'Église est ici la conséquence nécessaire de la Réforme et de l'irruption de l'esprit de l'Occident. Théophane Prokopovitch, métropolite de Pierre le Grand, figure en réalité, redisons-le, un protestant de type rationaliste. Il est vrai qu'en même temps que le rationalisme pénètre le clergé officiel, se développe en marge de ce clergé une nouvelle élite de saints, les « starets », qui vont entretenir dans le pays une vie spirituelle souterraine.

Ainsi la culture du XVIIIième siècle demeure inconnue au peuple. La noblesse subit, d'une part l'influence, assez superficielle, du voltairianisme, de l'autre, celle de la franc-maçonnerie mystique ; mais le peuple continue à vivre parmi ses croyances religieuses et regarde le seigneur comme s'il appartenait à une race étrangère. Catherine II, disciple des Encyclopédistes, correspondante de Voltaire et de Diderot, n'en aggrave pas moins pour ses sujets ces formes arriérées du servage, contre lesquelles devait en appeler cinquante ans plus tard la conscience indignée de l'intelligentzia. L'influence occidentale ne se traduit donc pas en faveur du peuple ; elle ne fait que fortifier les privilèges d'une classe. Des hommes comme Raditchev sont des exceptions. Ce n'est qu'au XIXième siècle que cette même influence occidentale, en s'exerçant sur l'intelligentzia e formation, va y développer l'amour des humbles et les idées d'émancipation. Mais les classes supérieures demeureront très loin du peuple. Nulle part, peut-être, l'abîme entre les couches distinctes de la société n'a été aussi béant que dans cette Russie impériale. Aucun pays non plus n'a vu coexister à la même époque des modes de vie relevant de siècles aussi différents -du XIVième au XIX - au XXième et jusqu'au XXIième approchant ! La Russie des XVIIIième et XIXième siècles n'est toujours pas organisée. Le combat de l'Orient et de l'Occident continue à s'y livrer dans l'âme et dans les moeurs, et il se prolongera jusqu'à la Révolution. Le communisme russe est un communisme oriental. Quoi d'étonnant à cela puisque l'influence occidentale, que nous voyons grandir au cours de deux siècles, n'a portant pas pénétré jusqu'à l'âme populaire ? L'intelligentzia elle-même, bien qu'imprégnée des théories de l'Occident, ne lui appartient pas. L'empire édifié par Pierre se développait extérieurement, fondait sa grandeur dans le monde, jouissait au-dehors des prestiges d'une unité factice, mais en fait il ne possédait pas l'unité intérieure, il restait profondément déchiré. Déchirure entre les dirigeants et le peuple et l'intelligentzia, désagrégation des éléments populistes eux-mêmes, isolés dans l'État, dans cet État dont le type, calqué sur l'absolutisme occidental, réalisait moins que tout autre l'idée de la Troisième Rome. Le titre même d'Empereur, remplaçant celui de Tsar, constituait selon la conception slavophile une trahison vis-à-vis de l'idéal russe authentique. Le despotique Nicolas 1ier incarne le modèle de l'officier prussien. Les influences allemandes prévalent à la Cour et dans les grades les plus élevés de la bureaucratie. Une contradiction fondamentale existe donc dès l'origine entre cette formule d'un État fort, de type militariste et policier, et l'idée du royaume messianique qui n'a pas cessé de cheminer souterrainement dans le peuple et va gagner sous un autre aspect les milieux de l'intelligentzia. Le pouvoir, de plus en plus, s'écarte des groupements intellectuels où grandissent où grandiront par contre les tendances révolutionnaires. La noblesse voit brusquement fléchir son niveau, et dans la deuxième moitié du XIXième siècle, elle abandonne la place qu'elle occupait depuis le début du siècle à l'avant-garde du mouvement culturel : à son tour, elle devient rétrograde, et c'est la nouvelle classe issue, dans les années 70, de la récente abolition du servage, et qui se recrute parmi les fils de paysans, de diacres, de petits commerçants, qui va la remplacer dans les rangs et à la tête de l'intelligentzia, y apportant, du reste, des moeurs et un esprit très différents.

L'absence d'unité qui caractérise ce XIXième siècle est telle que c'est par périodes de dix années qu'il faudrait dénombrer les courants qui le traversent, chacune de ces décennies étant marquée par des notions et des tendances ignorées de la précédente ; et malgré tout, la synthèse de tous ces courants a donné une des pensées les plus fortes et les plus originales qui soient.

Une grande partie de la population russe - les paysans - vivait sous le joug du servage. La foi orthodoxe les soutenait, et leur donnait la possibilité de supporter les souffrances de leur condition, souffrances dont ils tenaient pour responsable non pas le Tsar, mais la noblesse. Leur croyance dans le pouvoir du Souverain était si forte qu'ils gardaient l'espérance que celui-ci mettrait fin à leurs maux, le jour où enfin il connaîtrait la vérité. Le fait que le Seigneur possédât de vastes terres a toujours paru injuste au paysan russe ; la conception occidentale de la propriété, peu développée même dans la classe aristocratique, lui a fait totalement défaut : la terre appartenant à Dieu, celui qui la travaille doit en jouir. Un naïf socialisme agraire est profondément ancré en lui. Ce paysan lointain, pour les classes cultivées, pour l'intelligentzia, il demeurait une énigme irrésolue. Peut-être, en ces masses silencieuses, illettrés, réside une grande vérité humaine qui, un jour, viendra à se révéler ? L'intelligentzia, pratiquement coupée de lui, vivait sous les prestiges du peuple, de ce peuple que ses écrivains, dans les années 70, nommaient « la puissance de la terre ». Ainsi, au XIXième siècle, la Russie se présente comme un immense empire paysan, composé de serfs, d'analphabètes, qui maintiennent leurs traditions populaires basées sur la foi ; au-dessus, une classe dirigeante composée de nobles paresseux et sans grande culture, qui, ont perdu leurs croyances et leur caractère national ; une couche culturelle extrêmement mince et une forte bureaucratie ; au sommet, le Tsar, auquel s'attache encore une vénération religieuse. Dans cet édifice, les étages intermédiaires existent à peine. Il n'y a de véritablement fort que deux éléments : d'une part, la monarchie absolue de type occidental, et de l'autre, le peuple. La classe intellectuelle se trouve comprimée entre ces deux forces. L'intelligentzia au XIXième siècle côtoie sur ses deux flancs un abîme qui toujours peut s'ouvrir et l'engloutir. D'ailleurs, la position de la noblesse est fausse elle aussi ; ses meilleurs éléments en souffrent et se sentent vaguement coupables. Un malaise à la foi social et spirituel pèse sur tous. Malaise dû à la présence de toutes ces forces antinomiques que nous avons tenté d'analyser, dont la coexistence est tellement représentative de la Russie qu'on pourrait la définir rien que par ses contrastes. Pays où le despotisme d'État n'exclut pas, bien au contraire, la tendance à l'anarchie, qui concilie le nationalisme avec le sens de l'universel, l'humanitarisme avec la cruauté, enfin le goût de causer la souffrance avec une compassion infinie. Ces oppositions ont créé toute son histoire, le conflit éternel entre l'instinct de la puissance d'État, et l'instinct populaire d'indépendance et de justice. Car, en dépit de l'opinion des Slavophiles (et cela reste encore vrai sous le régime soviétique), le peuple russe a été un allié pour l'État. Et, en même temps, il fomente contre lui la révolte : cosaques rebelles, émeute de Stenka Rasine et de Pougatchev, intelligentzia révolutionnaire, idéologie anarchiste, tout est toujours sorti de lui, de ce peuple éternellement en quête du royaume de la justice. Or, la justice n'existait pas dans le grand Empire créé au prix d'effrayants sacrifices, rempli de chocs et de troubles. Psychologiquement et moralement,il n'avait rien d'un empire bourgeois, il s'opposait absolument aux formations bourgeoises d'Occident. Le despotisme y laissait subsister des liens assez lâches dans la vie privée, une liberté de moeurs, de coutumes, exclusive des règles et des conventions. Ici nous rejoignons ce sentiment de l'infini, de l'illimité propre à toute nature russe. Tout ce qui est organisé, cloisonné, lui est inconnu, inconnu au caractère russe.

Nous verrons que la Russie n'a pas vécu la grande crise historique de la Renaissance et de l'humanisme, au sens européen de ces termes. Mais elle a eu aussi, à la cime la plus haute de son développement, son humanisme propre et une crise de pensée plus douloureuse, sans doute, que celle qui déchira l'Occident. Cet humanisme particulier a été chrétien, même chez ceux qui avaient cessé d'être chrétiens, il s'est fondé sur l'amour de l'humain et sur une profonde pitié. La Russie que cet humanisme inspire, la « Sainte Russie », ne va pas cesser, durant toute la période pétrovienne, la période moderne, d'être en conflit avec le pouvoir. À la fin du XIXième siècle, ce conflit déjà séculaire revêt une forme nouvelle : c'est la Russie en quête de vérité sociale qui se heurte à l'Empire rassemblant ses forces.

 Nicolas Berdiaev

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