dimanche 10 novembre 2013

Laïcisme; une nouvelle religion

Après les sorties contre Djemila Benhabib, Vigile.net et les prêches-haine qui se cachent derrière la « charte de ses valeurs », le responsable de la Jérusalem des Terres Froides ne voulait pas revenir sur le sujet. Il ne sait que trop que ces histoires, ça ne se termine jamais et ça en arrive à accaparer tout votre temps disponible. Mais votre serviteur conserve en lui-même de grandes craintes face à ce qui se cache derrière la promotion de cette « charte ». Il craint qu'on finisse par bannir tout symbole qui relève du religieux afin que les employés d'État n'aient qu'un seul dieu pendant leurs heures de dévouement à lui : le gouvernement. Car c'est bien de cela qu'il s'agit derrière l'idée de faire enlever le voile aux employés musulmanes : les forcer à n'avoir que leur employeur comme divinité. Et ça commence par le voile musulman, le couteau sikh, éventuellement le crucifix... ça commence au sein du public et ça se répand dans la privé... et Dieu sait où cela peut nous mener, sachant que l'absence de religions est elle-même une religion, avec ses prêtres, ses prophètes, son prosélytisme, son fanatisme, etc. Vous croyez que c'est pour des raisons non-religieuses qu'on retrouve des toits vitrés et des fontaines d'eau dans les centres d'achats ?

La JTF ne voulait revenir sur le sujet mais elle a trouvé une série de cinq articles dont le point-de-vue se rapproche du sien. Il s'agit de la série « Laïcité, une nouvelle religion » de Yan Barcelo pour les « 7 du Québec », originalement paru dans la première moitié de 2011 et repris en août de cette année. Tous les articles de cette série sont repris ici et la seule réserve de votre serviteur sur ce qui suit est l'allusion de l'auteur aux « dizaines de millions de morts de Mao, Staline, etc » à la partie 5, qui relève davantage de la propagande atlantiste intériorisée par M.Barcelo (personne n'est parfait !) que d'une réflexion historique sérieuse.



La maire de Saguenay, Jean Tremblay, soulève beaucoup d’animosité avec son refus de se soumettre au Tribunal des droits de la personne qui lui impose de cesser de faire une prière au début de chaque session de conseil. Au nom de la liberté de conscience des non-croyants, chez qui cette prière est supposée créer un « grand malaise » et un « grand inconfort », le Tribunal somme le maire de cesser ses prières et de verser une amende de 30 000$ au citoyen Alain Simoneau qui a porté la plainte devant le Tribunal. (On peut espérer que le malaise et l’inconfort de M. Simoneau seront apaisés par ce soudain afflux d’argent dans son compte de banque… si le maire ne gagne pas en cour d’appel, où il a l’intention de soumettre sa cause.)

Lire les commentaires sur cette équipée dans La Presse du 17 février était à la fois triste et comique. En page A5, Patrick Lagacé y allait de ses pointes, tentant de discréditer toute la cause en faisant une attaque à l’endroit de la personne du maire. (Stratégie typique : quand on ne peut pas vraiment discuter d’un sujet, on tâche de discréditer l’interlocuteur.) En page A21, le prêtre Raymond Gravel faisait son laïus tout à fait typique du clergé québécois en tâchant de préserver la chèvre et le chou, regrettant l’entêtement du maire qui « peut conduire à une polarisation malheureuse entre croyants et athées ». Devant son attitude, un proverbe chinois me revient à l’esprit : « La meilleure façon d’apprivoiser un tigre, c’est de se laisser dévorer par lui. »

Le seul commentaire vraiment éclairant, également en page A21, est celui de Patrice Garant, professeur de droit à l’Université Laval, qui rend au conflit sa véritable portée. Référant au « grand malaise et grand inconfort », il écrit : « On pourrait dire la même chose de tout ce qu’on trouve dans le domaine ou l’espace public : croix du Mont-Royal, clocher des églises, temples et mosquées, messe du dimanche à la SRC, concert de musique sacrée. En quoi cela constituerait-il ‘l’imposition d’un conformisme en matière religieuse’ » ?

Nous voici dans un chapitre inédit du débat des accommodements raisonnables. Car il s’agit d’un affrontement non pas entre la pratique d’une faction culturelle et d’une majorité ethnique. Dans ce cas-ci, il s’agit d’accommoder les revendications d’un athée. « Imaginez quelle tournure aurait pris le débat si la plainte avait été soumise par un islamiste !) Mais notre plaignant est un athée, ce qui lui donne tout le vernis de la respectabilité politiquement correcte dans la campagne en cours visant à vider la sphère politique de toute composante religieuse et en faire une zone intégralement laïque.

Cette manœuvre du Tribunal des droits de la personne fait partie d’une nouvelle phase dans offensive de la laïcité. Dans une premier temps, elle visait à préserver un principe tout à fait légitime qui veut séparer l’État et l’Église. Cela ne fait évidemment plus problème. C’est un principe dont le Christ lui-même a lancé la première semence en proposant de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Mais voici qu’on veut sur-extensionner ce principe et veiller à ce que la sphère politique soit vidée de tout contenu et de toute valeur d’ordre religieux et, plus encore, de tout contenu de foi. Le premier principe (séparer État et Église) demande qu’on crée une étanchéité entre deux pouvoirs l’un par rapport à l’autre. Mais pour le mouvement laïc, ce n’est pas assez : on ne distingue plus des zones de pouvoir autonome, il faut maintenant aseptiser la chose politique de tout contenu qui pourrait avoir un relent de religion ou de spiritualité, de croyance ou de foi.

Il est clair que nous avons affaire à un nouveau terrorisme intellectuel, plus exactement, à une nouvelle religion. Et comme toute religion, celle-ci a ses éléments modérés, et elle a ses fanatiques. Pourquoi dire du « mouvement laïc » qu’il est une religion? C’est la question dont je vais traiter dans ma prochaine chronique.


Dans ma chronique de la semaine dernière, j’annonçais que j’allais traiter du laïcisme en tant que fait religieux. Or, pourquoi dire de lui qu’il est d’ordre religieux? À un niveau superficiel, il ne semble pas avoir de rituels particuliers, ni de signes distinctifs de telle sorte qu’on dira qu’il n’est pas d’ordre religieux. En fait, le laïcisme se distingue par son absence de signes de foi et, tout particulièrement, par son insistance pour que tous les signes de foi soient éliminés de la sphère politique. Mais identifier le fait religieux à des signes et rituels relève d’une analyse trop superficielle. Je propose de chercher plus profondément.

J’ai argumenté dans l’essai SIDA de civilisation, à l’intérieur de ce site, que l’être humain est métaphysique par essence. Il est situé, qu’il le veuille ou non, devant l’immense mystère de l’être (le simple fait que les choses sont) et devant la question incontournable d’un possible destin cosmique qui englobe son existence actuelle et sa possible survie après cette existence.

Toute position intellectuellement articulée qui se prononce face à ce destin cosmique relève inévitablement de la métaphysique et, dans certains cas plus particuliers, de religion et de spiritualité. Dire que l’homme est appelé à régler les comportements de sa vie selon les préceptes d’une conscience inspirée par Dieu, ce que propose le christianisme ou l’islamisme, relève de la foi. Et dire que l’homme n’a à répondre à aucun Dieu, qu’il est illusoire de se soucier de conscience et d’un destin cosmique, que sa station dans la vie est uniquement réglée par la raison, ce que propose le laïcisme, cela relève aussi de la foi. Mais dans ce cas, il s’agit d’une non-foi, d’une a-métaphysique. Cela reste de l’ordre de la foi et de la métaphysique, mais sur un mode négatif.

Ne nous y trompons donc pas : le laïcisme est une religion et il manifeste déjà tous les tics de la religiosité étroite chez ses représentants plus fanatiques : l’obsession avec des peccadilles qui créent un « inconfort » ou un « malaise » comme c’est présumément le cas pour ce citoyen qui a intenté une poursuite devant le tribunal des libertés; l’impérieux besoin d’avoir raison sur l’autre; l’impératif d’excommunier ceux qui n’adhèrent pas au code.

Devant cette montée inexorable du laïcisme, les questions du professeur Garant peuvent sembler farfelues (j’en réfère à ma chronique de la semaine dernière). Elles ne le sont pas. Quand la sphère politique aura été aseptisée de tout relent de foi et de religion, il deviendra de plus en plus pressant de nettoyer la sphère publique. Car la sphère politique et la sphère publique sont évidemment en continuité directe. Ce jour-là, les clochers, les croix, les noms de rue et de ville avec tous leurs « saints » et « saintes » et même les concerts sacrés deviendront suspects, peut-être même des cibles.

On se sera assuré de confiner toute religion et manifestation de foi à la stricte sphère privée. Mais à bien y penser, les sphères publiques et privées ne sont-elles pas en continuité? La seconde n’a-t-elle pas constamment tendance à déborder dans la première et à y « imposer » ses signes? Après tout, un homme riche n’est pas riche seulement dans son salon, il accuse une forte tendance à l’être aussi avec son auto qui circule dans les rues et avec les bijoux et le manteau de vison de son épouse.

Ce jour-là, on peut s’attendre à ce que le laïcisme revendique l’intégralité pure et dure et cherche à interdire la croyance et la pratique religieuse même dans la sphère privée. Autrefois, on appelait cela de la persécution, une activité très présente aujourd’hui encore : des centaines et même des milliers de chrétiens sont assassinés chaque année à cause de leur croyance religieuse.

Or, qu’on cherche à faire cesser les prières du maire Tremblay, qu’on en débatte sur la place publique et finalement qu’il en vienne à faire preuve de plus de discrétion, voilà qui relèverait d’un processus démocratique tout à fait légitime. Mais dans la controverse du Saguenay, quelqu’un a été « offensé » par la prière du maire, en a fait appel à un « tribunal des libertés » (l’Inquisition aussi avait ses «tribunaux »), et cette « offense » coûte au maire 30 000$. C’est de la persécution. Nous sommes en pleine guerre de religions. Le maire est d’autant plus coupable que plusieurs le perçoivent comme étant « quétaine ». Péché impardonnable pour nos « élites » intellectuelles.

Exagération que tout cela? Pas du tout. Nous avons déjà vu les monstruosités auxquelles ont procédé l’idéologie profondément et intrinsèquement laïque du communisme, une idéologie qui sévit encore en Chine, pays qui abrite un cinquième de la population de la planète.

Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette querelle des signes religieux? Y a-t-il un enjeu plus profond que simplement des disputes autour de signes, somme toute assez superficiels. C’est ce que je vais explorer dans deux prochaines chroniques.


Établissons les terrains respectifs de chaque « foi », laïciste et chrétienne. Car c’est bien entre ces deux représentantes que tout le débat se compose autour de l’élimination des signes religieux dans l’espace public. Bien sûr, on va dire qu’on ne veut pas dans les places publiques de signes chrétiens ou musulmans ou sikhs pour ne pas offenser les sensibilités d’autres croyances. Mais, sauf erreur, je n’ai jamais entendu parler d’un musulman ou d’un sikh qui contestait quelque signe chrétien que ce soit. Cette contestation provient toujours de la faction laïciste. Comme c’est drôle…

Or, d’où vient le laïcisme? Il trouve ses racines dans le courant rationaliste des Lumières, à une époque où on croyait que les avancées scientifiques effaceraient à jamais toute impulsion religieuse, considérée comme « superstition ». Quelques-uns de ses représentants les plus célèbres étaient notoirement athée : Voltaire, Diderot, D’Alembert, Laplace. D’ailleurs, l’athéisme était le moteur essentiel de tout ce mouvement intellectuel.

La principale offensive a été menée au XIXe siècle autour du Darwinisme, alors qu’on a tenté de donner une lecture de l’évolution qui éliminerait tout recours à Dieu ou à quelque Mystère spirituel que ce soit. Tous les moteurs des changements évolutifs devaient être compris comme étant matérialistes, ancrés uniquement dans les mécanismes physiques des espèces, animales ou végétales. Ce ne serait qu’une question de temps avant que ces mécanismes soient pleinement dévoilés et compris – ce qui n’est jamais arrivé. Aujourd’hui, quand les évolutionnistes darwiniens, comme Richard Dawkins, prétendent qu’on a « prouvé » les postulats de l’évolutionnisme matérialiste, ils le font à partir d’un credo idéologique bien étriqué et réducteur.

Or, tout ce mouvement athéiste a pris avec le temps comme couvert le laïcisme, plus « politiquement correct ». Pour se renforcer et se légitimer, il a systématiquement jeté le blâme sur la religion, l’accusant de tous les pires atrocités de l’humanité. Les cibles classiques sont évidemment l’Inquisition et les guerres de religion du XVIe siècle. À ce blâme s’est ajouté évidemment celui d’obscurantisme, la religion étant la force conservatrice par excellence vouée à la crétinisation des esprits. Et puis, bien sûr, n’oublions pas la nouvelle croisade contre le catholicisme en tant que système de production de pédophiles.

Quelle est la valeur de ces charges? Tout d’abord, assigner aux religions les meurtres de masse les plus brutaux de l’histoire, c’est faire preuve soit d’une ignorance historique crasse ou d’une mauvaise foi aussi crasseuse. Certes, les Espagnols ont été d’une rare brutalité en Amérique du Sud et, bien sûr, ils étaient catholiques, mais le mobile de leurs boucheries n’était certainement pas religieux et relevait plutôt de la simple soif de l’or. Certains ont pu prétendre perpétrer leur génocide au nom de Dieu et de la religion. Et puis après? Combien de pères et de mères ont totalement étouffé la vie de leurs enfants au nom de l’amour.

Mais que dire alors des horreurs commises par Genghis Khan dans tout le continent asiatique, de sa façon d’éliminer au fil de l’épée la population de villes entières? Que dire des conquêtes sanglantes de César en Gaule? Leurs mobiles étaient-ils religieux? Genghis Khan massacrait au nom du shamanisme mongol, peut-être, et César au nom des divinités romaines?

L’argument veut que le laïcisme soit rationnel et, partant, vertueux et pacifique, alors que la religion est tout le contraire : irrationnelle, vicieuse et guerrière. Vraiment? Je crois que le XXè siècle est un démenti catégorique de toute proposition semblable. Les purges de Staline en Russie, de Mao en Chine, de Pol Pot au Cambodge, qui ont entraîné la mort de dizaines de millions de personnes, ont été menées par des idéologues profondément animés par la « foi » athée. Ils voulaient des états vidés de toute pratique religieuse, cet « opium du peuple ». Et n’oublions pas le monstre en personne : Hitler. Religieuse, sa campagne de conquête de l’Europe, de la Russie? Religieux, son génocide des juifs?

En fait, l’argument peut être simplement renversé. L’athéisme pseudo-rationnel qui a animé les grandes idéologies populistes du XXe siècle s’est avéré immensément plus meurtrier que n’importe quelle religion.

Et que dire de l’accusation d’obscurantisme portée à l’endroit des religions? On peut peut-être la soutenir à l’endroit d’un certain islam – celui qui a réussi à éteindre l’immense avancée des sciences autour de Bagdad durant le haut Moyen-Âge – mais certainement pas à l’endroit de la chrétienté. Aujourd’hui, nous n’aurions pas d’écoles, d’universités et d’hôpitaux s’ils n’avaient été créés de toute pièce par l’avancée de la foi chrétienne. En fait, comme je l’ai démontré ailleurs, nous n’aurions ni science, ni technologie, ni démocratie, ni écoles, ni hopitaux, ni féminisme sans l’apport déterminant du christianisme.

Enfin, il y a la pédophilie, un domaine où on veut assigner à l’Église catholique un quasi-monopole. Que les frères et les pères aient été souvent actifs à ce chapitre ne fait pas de doute. Et que le haut clergé ait tenté de cacher le tout ne peut être nié et doit être dénoncé. Mais n’oublions pas que les cas de scandales, hautement médiatisés, peuvent sembler plus nombreux qu’au sein d’autres populations. Or, je serais curieux de voir, sur une base statistique, quelle est la fréquence de la pédophilie en milieu catholique comparé à d’autres milieux de rassemblement d’hommes – chez les militaires, par exemple, ou dans les sports pour adolescents. Vouloir blâmer une institution religieuse en faisant croire qu’elle détient un monopole sur l’obsession sexuelle, c’est oublier combien les humains n’ont besoin du couvert d’aucune institution pour donner cours à leurs obsessions.


 Toute la question de fond, qui fait s’affronter laïcisme et foi religieuse, s’est maintenant déplacée. Il ne s’agit plus de simplement séparer les pouvoirs de l’Église et de l’État. Il est maintenant impératif d’enlever du domaine politique le moindre signe religieux, qu’il s’agisse du crucifix de l’Assemblée nationale ou, tout particulièrement, de la prière du maire Tremblay. Déjà, la pensée laïque occupe la position dominante et établit la base du débat : si on conserve le crucifix à l’assemblée, c’est en tant « qu’objet du patrimoine historique », certainement pas à titre de « signe religieux ». Vouloir le conserver à titre de signe religieux le condamnerait irrémédiablement aux oubliettes.

Or, que le maire Tremblay récite ou non une prière en début de séance de son conseil me semble guère un sujet de controverse. Qu’il en fasse une me laisse, en fait, plutôt indifférent. Mais retournons la situation : si le maire d’un village se mêlait, au début de chaque conseil, de faire une profession de foi athée, n’y aurait-il pas lieu de s’inquiéter ?

Pour ma part, je le serais. Pourquoi? Parce que je craindrais que ce politicien soit animé de façon suspecte par un programme dont les fondements ne conviendraient pas nécessairement à une conscience religieuse. Et c’est là, je crois, le fond du problème : cette prière du maire Tremblay inquiète des gens qui récusent tout agenda politique qui soit d’inspiration religieuse, chrétienne ou autre.

Tout ce théâtre des « offenses » et des « signes » est peut intéressant en soi, sauf dans la mesure où il recouvre des préoccupations plus profondes. Il s’agit de savoir si les décisions politiques du maire seront inspirées par des valeurs de foi chrétienne ou par des valeurs de non-foi athée. Ces deux sphères sont-elles incompatibles? Pas nécessairement. Il y a un vaste territoire d’humanisme où elles peuvent se rejoindre. Toutefois, il y a des sujets limites où elles s’affrontent: l’euthanasie, l’avortement, les contenus pédagogiques des écoles, les subventions aux événements culturels.

On dira que le maire de Saguenay n’a pas grand-chose à voir avec l’euthanasie et l’avortement. Pas de façon directe dans les grands débats législatifs, il va de soi. Mais il peut approuver ou interdire l’octroi d’un permis pour une clinique d’avortement sur son territoire pour toutes sortes de raisons…  Ou il peut approuver une subvention en préférant un concert de musique sacrée plutôt qu’un « jam heavy metal ».

Or, je prévois que c’est sur ce terrain des enjeux politiques que l’offensive laïque va porter de plus en plus. Il ne s’agira plus seulement d’aseptiser l’espace public en y retirant tout « signe » religieux. Il s’agira de plus en plus d’extirper de la pensée étatique toute inspiration, toute notion, plus encore, tout relent qui soit de l’ordre de la croyance religieuse et de la foi. Et je ne parle pas ici de la foi dans sa saveur chrétienne (le petit Jésus, la Vierge Marie, etc.). Je parle de la foi dans sa dimension existentielle et cosmique commune à toute religion et à toute spiritualité. Comme je l’ai démontré dans mon essai, il s’adonne que notre « saveur » de foi, en Occident, est profondément et radicalement chrétienne. Et cet enracinement a donné tout le « miracle » de civilisation qu’est l’Occident. En tentant d’arracher cet enracinement, on risque de faire flétrir cette civilisation elle-même.

Or, si le laïcisme, qui est essentiellement une variante de l’athéisme, est lui aussi une religion, il y a tout lieu de le traiter comme tel, comme une religion parmi d’autres. Et ses demandes d’oblitération des signes religieux ne doit pas porter plus de poids que la demande d’une musulmane pour porter le voile.

Tout ce débat autour de la foi et du laïcisme peut sembler fort abstrait et déconnecté de toute réalité concrète. Un débat stérile entre les intellectuels citadins du laïcisme et le « quétaine » de Saguenay. Pas du tout. Je vais tenter de montrer dans ma prochaine chronique comment ce discours de la foi, ou plutôt son absence croissante, agit très concrètement dans notre société. Dans la même édition de La Presse du 17 février où on attaquait le maire de Saguenay pour sa prière publique, dans la page voisine A20, un exemple éloquent nous était fourni des conséquences très concrètes, et malheureuses, d’un monde de plus en plus dominé par la foi laïciste. Et je tenterai de le « déchiffrer ».


Dans ma dernière chronique, j’annonçais mon intention de montrer comment la pensée dominante du laïcisme agit très concrètement dans notre société pour la dissoudre et la dévitaliser. Dans La Presse du 17 février, dans la même édition où on attaquait en page A5 et A21 le maire de Saguenay et sa prière publique, dans la page A20 le billet d’un professeur de l’Institut de technologie agro-alimentaire nous donnait un exemple flagrant de cette dissolution, au niveau très terre-à-terre de l’école. Marc Dallaire signait un billet intitulé « À notre image », dans lequel il dénonçait le décrochage scolaire, en notant que la novlangue préfère parler de « non persévérance » scolaire. Voici quelques extraits plus marquants de son texte :

« Alors on se questionne… et on cherche un autre coupable. Qui accuser cette fois : le système scolaire? La réforme? Les professeurs? Et j’oubliais… les parents maintenant!!

« Alors, c’est qui le coupable? … L’élève moyen ne peut pas être différent de la société dont il est issu… et ne peut être porteur que des valeurs dans lesquelles il baigne. Or, notre chère société québécoise ne valorise pas l’effort. Notre société valorise la consommation, la facilité, le crédit (pas l’épargne). En clair : l’immédiat. Tout le contraire de l’école, qui s’appuie sur l’effort, la contrariété et l’investissement, comme dans ‘bâtir son avenir’. Et le futur, ce n’est pas l’immédiat.

« L’ipod, le cellulaire, le portable, Facebook, le job, le fric et le social. C’est ça la vraie vie. Et c’est ça la vraie vie parce que c’est ce qu’il voit partout, à la télé et à la maison. C’est son exemple. … Soyons honnêtes. Notre société valorise quoi? Le jeu. Le plaisir. Le ‘maintenant’. Le joueur de hockey. L’animateur télé. Pas le jeune qui étudie dans l’ombre. »

Cet enlisement dans l’immédiateté n’est pas un phénomène qui s’est installé en quelques années. Il s’est préparé tout au long des deux cents dernières années dans les œuvres d’une série d’intellectuels occidentaux : Freud, Nietzsche, Sartre, Darwin et une multitude d’autres noms moins célèbres.

Dans mon essai SIDA de civilisation, j’ai tâché de montrer comment ces penseurs, en attaquant systématiquement les fondements intellectuels et spirituels de l’héritage chrétien, en ont brisé tous les ressorts susceptibles de justifier et d’appuyer un effort et un investissement à long terme, signes manifestes qu’on trouve maintenant chez un grand nombre de nos jeunes. Freud et toute la cohorte des penseurs des sciences humaines à sa suite nous ont servi le plaisir comme moteur essentiel de l’activité humaine. Darwin a érigé en principe absolu un principe très étriqué et réducteur de sélection naturelle où n’opère que la loi du plus fort, dans un univers vidé de Dieu. Sartre, en postulant la primauté de l’être sur l’essence, a amenuisé l’être-au-monde aux seuls soubresauts de l’immédiateté.

Sans avoir recours au langage spécialisé de ces intellectuels, toute la génération des baby-boomers a adopté et réglé sa vie selon les principes des ces penseurs  : prendre son pied maintenant, dans un horizon moral où toutes les perspectives se valent. Et on s’étonne maintenant que nos adolescents ne veuillent plus faire d’effort et se cantonnent dans la gratification immédiate de leurs inépuisables désirs.

Ce développement n’est pas fortuit. Il est en gestation depuis des siècles. Et il est essentiellement le résultat de l’ablation de toutes les valeurs chrétiennes qui affirmaient et appuyaient la durée longue des individus, l’investissement des personnes, leur déploiement d’un effort et de sacrifices immédiats en vue d’un bien projeté à long terme.

Une image permettra peut-être de saisir le sens du principe spirituel à l’œuvre. Dans les arts martiaux orientaux on soumet souvent les novices à un exercice préliminaire destiné à leur faire saisir le principe de la projection de l’énergie à distance. En aïkido, plus spécifiquement, on invite le novice à appuyer son bras tendu sur l’épaule du moniteur. Celui-ci appuie à son tour ses deux bras sur celui du novice et exerce une pression sur le bras tendu pour le faire plier.

En général, une pression assez légère de la part du moniteur suffit pour induire le fléchissement. Cependant, le moniteur demande ensuite au novice d’imaginer que son bras est un faisceau d’énergie et l’invite à projeter cette énergie bien au-delà de la limite de ses doigts vers un horizon infini. Si le novice réussit à effectuer cette projection, le bras devient beaucoup plus difficile à fléchir. Chez un maître d’aïkido qui effectue le même exercice, deux ou trois personnes peuvent s’accrocher de tout leur poids sur son bras, il ne réussissent tout simplement pas à le faire fléchir. Ce maître a appris à projeter ainsi son hara, sa force vitale essentielle.

Aujourd’hui, si les Japonais donnent au monde une leçon de dignité et de force, c’est dans une grande mesure parce que leur culture préserve encore ce principe spirituel du hara, un principe hérité du bouddhisme et du code des samourais.

Cependant, nous ne sommes pas bouddhistes et notre culture n’a pas développé de façon spécifique ce principe du hara. Mais dans la matrice chrétienne qui nous caractérise, nous avons développé nos propres principes spirituels qui contribuaient à soutenir la force intérieure de ses membres. Ces principes sont dans bien des cas différents de ceux qu’on trouve au Japon, mais ils sont tout aussi porteurs : face à des principes extrêmement fertiles comme le hara, la libération du Soi, la compassion universelle, l’Occident chrétien a valorisé, par exemple, le développement du caractère, le salut en Dieu et le service à autrui.

Est-ce à dire que tous les Japonais maîtrisent le hara et jouissent d’un Soi libéré. Bien sûr que non, mais ces grands principes spirituels constituent l’horizon infini vers lequel ils projettent leur action et qui donne appui à celle-ci. Ce sont ces valeurs qui, dans une grande mesure, leur permettent de faire preuve aujourd’hui d’une telle dignité devant l’adversité.

Or, ici, au Québec comme dans tout l’Occident, l’horizon fondateur qui exerce pour nous l’action formatrice équivalente des principes bouddhistes pour les Japonais, c’est le christianisme. C’est par projection dans un « ciel » bouddhiste que nombre de Japonais trouvent la capacité de demeurer dignes et silencieux dans l’épreuve ou de faire preuve d’héroïsme pour éviter une conflagration nucléaire. C’est dans ce ciel bouddhiste que tant de manifestations distinctitves de la culture japonaise trouvent leur ancrage et leur justification : la poursuite acharnée de la perfection, le sens de l’honneur, le culte de la force intérieure. Enlevez ce ciel bouddhiste, et lentement, inexorablement, toutes ces superbes valeurs vont se décomposer et s’écrouler.

Au Québec, comme dans tout l’Occident, nous avons effacé le « ciel chrétien », ce qui entraîne la manifestation de tant de phénomènes que nous pouvons déplorer : l’enlisement dans la gratification instantanée, la suprématie des plaisirs du corps, la perte du sens de l’effort et du goût de la perfection, le contentement dans l’approximatif et le flou et, bien sûr, le décrochage scolaire. Le déicide perpétré lentement et implacablement au cours des deux derniers siècles a mis en branle une longue chute de dominos en cascade. Dieu et l’appel qu’il exerçait sur l’âme individuelle justifiait que l’individu sacrifie son plaisir immédiat et fasse un effort de développement personnel pour contribuer à la communauté humaine. Comme dans un tableau où le point de fuite géométrique contribue à ordonner tous les éléments de la composition, Dieu et les valeurs chrétiennes constituaient le point de fuite infini par lequel s’ordonnaient et prenaient sens dans notre culture tous les gestes, du plus insignifiant au plus héroïque. Ainsi prenaient sens autant le fait de ne pas médire de son prochain que le don de soi désintéressé à l’endroit des démunis, autant l’effort obscur et humble de faire une dictée d’orthographe parfaite que la réalisation d’un chef d’œuvre littéraire.

Le laïcisme prédominant va objecter qu’on n’a pas besoin de Dieu et de toutes les superstitions qui s’y rattachent pour que les membres de la société prêtent valeur à l’effort et au sacrifice de la gratification immédiate pour un plus grand bien. Certes, pour nombre d’individus qui ont un instinct spirituel inné et pas nécessairement articulé, l’affirmation des laïcistes peut se vérifier. Mais il en va différemment pour l’horizon des idées et des attitudes qui constituent une culture et une civilisation. Il faut un fondement métaphysique infusé de notions d’infini, d’éternité, de Dieu, de beauté, de vérité et d’amour pour que les individus trouvent un terreau fertile où enraciner et déployer leur action. Les laïcistes veulent nous faire croire que nos racines sont dans la matière, que nous sommes issus par une série de sélections naturelles du monde de la brutalité animale et que nous ne nous en distinguons que très peu. Pour ma part, je dis que nos racines sont au ciel.

Et puisque nous avons saccagé le ciel chrétien qui est notre héritage propre, nous manquons la force intérieure qui permettrait aux membres les plus jeunes de nos sociétés de s’élever au-dessus des pulsions les plus primaires de la bête : la poursuite de la gratification immédiate. Car enlevez à l’homme l’éternité, que lui reste-t-il sinon l’immédiateté la plus aveugle? Enlevez lui le message infiniment porteur des Évangiles et il ne lui reste plus que le divertissement indéfiniment répété de son iPod.

Yan Barcelo

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