samedi 25 janvier 2014

Et le champignon inventa Dieu

Le responsable de la Jérusalem des Terres Froides reçoit par l'intermédiaire d'Info-Secte les chaînes de courriels où les organisations anti-sectes s'échangent ce qui a paru d'intéressant dans les médias. Vous pouvez vous-même les recevoir si vous en faite la demande à l'organisme (infosecte@qc.aibn.com) et vous précisez si vous désirez la chaîne française, l'anglaise ou les deux.

Outre les derniers développements dans l'actualité concernant le sujet (comme ici au Québec l'affaire de la communauté juive Lev Tahor dans les Laurentides), on reçoit quelques fois par ces chaînes des articles plus approfondis fort intéressants. Comme celui que votre serviteur a reçu le 22 janvier dernier en provenance de Belgique concernant les liens éventuels entre la théologie, les substances psychotropes et la biochimie du cerveau, sujet incontournable pour quiconque s'intéresse au religieux, au magique, à l'ésotérisme et tout ce genre de chose. Il vous est présenté ici dans cette vocation de préservation des documents intéressants qui caractérise la JTF. Il s'agit d'une entrevue que le spécialiste Richard J. Miller a donné au journal Le Soir, questions du journaliste en caractères gras et réponses en italiques.

---Et le champignon inventa Dieu---

Par Nic Ulmi
Paru dans le journal belge Le Soir
Le 18 janvier 2014 


Amanite tue-mouches («Amanita muscaria»). Le compagnon psychédélique des peuples nordiques. (David Wagnières)
Amanite tue-mouches (« Amanita muscaria »). Le compagnon psychédélique des peuples nordiques. 
(David Wagnières)

Les hallucinogènes sont-ils les déclencheurs des premiers élans religieux chez nos ancêtres ?

L’histoire commence à Göbekli Tepe, Turquie. Sur cette colline qui s’élève mollement à une trentaine de kilomètres de la frontière syrienne, les archéologues déterrent depuis 1994 un complexe monumental qui culbute notre vision traditionnelle de la naissance de la civilisation. Bâti il y a quelque 13 000 ans, alors que l’humanité était encore chasseuse-cueilleuse, le site indique, selon toute vraisemblance, que des formes organisées de culte religieux ont précédé l’invention de l’agriculture, la sédentarisation, le surgissement des premières villes. Le premier moteur de la révolution néolithique serait donc «le désir de rendre un culte», relève Richard J. Miller. Mais d’où vient ce désir ?

Neuroscientifique et pharmacologiste londonien transplanté aux Etats-Unis, rattaché aujourd’hui à la Northwestern University de Chicago, le chercheur vient de publier un ouvrage aussi savant que stupéfiant* qui explore le fascinant mouvement de va-et-vient entre les drogues psychotropes et l’histoire des civilisations. Un mouvement qu’on imagine fondateur: il se pourrait bien que l’idée de Dieu ait surgi dans l’esprit des humains suite à l’ingestion d’un hallucinogène… 

Samedi Culturel: Commençons par parler de vous. Vous faites quelques apparitions dans votre livre, montrant que ce thème vous accompagne depuis très longtemps. Comment a-t-il surgi dans votre vie? 

Richard J. Miller: « Je suis né en 1950. J’étais un teenager dans les années 60 – une époque où les drogues psychotropes étaient un sujet très populaire auprès des jeunes. Je m’intéressais par ailleurs à la chimie depuis l’enfance: mon père m’avait acheté un kit du petit chimiste et j’étais devenu très bon… Le jour où j’ai lu Les Portes de la perception d’Aldous Huxley, je me suis dit que ça n’avait pas l’air compliqué, et j’ai essayé de synthétiser de la mescaline dans le laboratoire scolaire. Ça n’a pas marché… Ce qui m’est resté, c’est la force de cette idée: absorber une quantité infime d’une substance chimique peut changer complètement notre conscience. J’ai étudié la biochimie, j’ai fait mon doctorat à Cambridge avec une thèse sur les antipsychotiques, je me suis installé aux Etats-Unis – et me voilà. » 

Votre livre s’ouvre sur le caractère «enthéogène» des psychotropes: des substances qui, selon ce que suggère ce terme, «génèrent le divin en soi». 

«  C’est une hypothèse, une théorie: la genèse des religions pourrait avoir été influencée par l’ingestion de plantes hallucinogènes. Il y a une certaine logique. L’absorption accidentelle de ces substances a dû inévitablement se produire à un moment ou à un autre, car nos ancêtres chasseurs-cueilleurs étaient amenés à essayer toutes sortes de choses. Les hallucinogènes influencent la manière de penser et, dans le contexte de ces populations primitives, il est extrêmement probable qu’ils aient agi sur les croyances spirituelles. » 

Peut-on prouver cette hypothèse?

« J’imagine mal des preuves scientifiques au sens strict. Il existe d’importants indices historiques: partout dans le monde et dans presque toutes les cultures, les drogues psychotropes apparaissent associées à l’expérience religieuse. En Inde, vous avez le mystérieux soma dont parle le Veda. Vous avez l’amanite tue-mouches des peuples de Sibérie. Les explorateurs qui arrivent en Amérique centrale et du Sud décrivent un large usage de drogues psychédéliques: champignons psilocybes, cactus contenant de la mescaline, le breuvage de lianes appelé ayahuasca ou yagé… On trouve d’autres substances en Afrique. Et il ne faut pas oublier l’opium, dont on sait qu’il était utilisé comme psychotrope en Grèce antique, et peut-être aussi en Mésopotamie : en remontant aux origines de l’écriture, quelque 2000 ans avant J.-C., on trouve des inscriptions qui pourraient désigner le pavot et ses effets psychologiques. 

Il y a eu quelques tentatives de tester scientifiquement cette hypothèse. Dans mon livre, je mentionne l’expérience de la chapelle Marsh, conduite à Harvard par Timothy Leary et Richard Halpert: le Vendredi-Saint 1962, avant d’aller à la messe sur le campus, des volontaires ont reçu, en double aveugle, soit de la psilocybine (hallucinogène), soit une substance de contrôle non psychotrope. Eh bien, ceux à qui on avait administré la psilocybine ont vécu une expérience religieuse d’une puissance inégalée… Même si l’effet était fort, c’est davantage une jolie histoire qu’une preuve. Je n’imagine pas que les hallucinogènes soient la source unique des religions. Mais l’hypothèse selon laquelle ils jouent un rôle central me plaît tout particulièrement . » 

De l’Amérique du XVIe siècle, les explorateurs ramènent également une autre drogue… 

«  En arrivant en Amérique centrale, les Espagnols ont été stupéfaits de découvrir que les natifs «buvaient de la fumée». Ils ont trouvé ça intéressant. Un siècle plus tard, la mode de fumer du tabac s’était répandue en Europe et de là, vers l’Asie. En Inde, en Chine et au Moyen-Orient, on consommait déjà des drogues telles que l’opium et le cannabis, mais on ne les fumait pas. La propagation du tabac a induit de nouvelles manières de consommer ces anciennes drogues. » 

La nicotine est-elle psychotrope? 

«  C’est un psychostimulant d’un type particulier. Il n’a pas l’effet stimulant de la cocaïne ou des amphétamines, mais il a une action sur la cognition. Lorsque les patients atteints de la maladie d’Alzheimer perdent leurs capacités cognitives, ils montrent un déficit d’un neurotransmetteur dont le récepteur est stimulé par la nicotine. Des tentatives sont en cours pour fabriquer des composés nicotiniques à utiliser chez ces patients. » 

On dit aujourd’hui qu’il s’agit d’une drogue addictive, mais pas forcément toxique. 

«  La nicotine est très addictive. Si vous fumez une cigarette électronique, vous développez donc une addiction, mais vous n’êtes pas exposé à la toxicité de la cigarette classique, celle qui vous cause un cancer des poumons… L’addiction en tant que telle peut être mauvaise dans la mesure où elle influence votre comportement et vous empêche de conduire normalement votre vie. D’un autre côté, des drogues psychotropes ont été consommées pendant des milliers d’années par des quantités de gens: parmi ceux-ci, beaucoup ont certainement développé une addiction au sens médical du terme, sans toutefois que cela interfère avec les normes sociales. La notion d’addiction dépend du contexte social.  » 

Dans l’histoire contemporaine des psychotropes, la Suisse occupe une place de tout premier plan… 

«  Il faut d’abord évoquer Paracelse, un Suisse du XVIe siècle qui est devenu célèbre grâce à sa réputation d’alchimiste, mais qui a surtout largement influencé la manière de prendre des drogues pour soigner des maladies. Il a notamment développé l’extraction de l’opium avec l’alcool, inventant le laudanum, qu’il destinait à une large palette d’usages thérapeutiques… Au XXe siècle, l’industrie pharmaceutique suisse devient centrale non seulement sur le plan des drogues médicales, mais également en matière d’hallucinogènes. La contribution la plus importante, immense, est celle d’Albert Hofmann, qui met au point le LSD au sein de la firme Sandoz. » 

Rappelons les faits: la substance est synthétisée en 1938. Hofmann espère avoir trouvé un stimulant respiratoire, mais les tests sur des animaux ne sont pas concluants. En 1943, sur un coup de tête, il rouvre le dossier et essaie la substance sur lui-même, ce qui lui vaut un mémorable trip à vélo… Ce qui paraît incroyable, c’est que Sandoz, un des géants de la pharmaceutique (qui fusionnera en 1996 avec Ciba- Geigy, donnant le jour à Novartis), envisageait alors de commercialiser le LSD… 

«  Oui. Sandoz développe la substance sous le nom de Delysid et l’envoie à un grand nombre de psychiatres américains, à la recherche d’un usage thérapeutique. C’est à partir de là que le LSD se diffuse dans la société. Parmi les premiers preneurs, on trouve la CIA, qui s’est toujours intéressée à tout ce qui est étrange. Dans le contexte de la Guerre froide, l’agence travaillait alors sur la notion de «lavage de cerveau»… C’est également vers Sandoz et vers Hofmann que se tourne le banquier et ethnomycologue Robert Gordon Wasson pour identifier le principe actif des champignons psilocybes, qu’il ramène du Mexique au milieu des années 50, les installant d’un coup dans notre conscience contemporaine.  » 

Vous rappelez que l’industrie chimique bâloise trouve son origine dans les teintures textiles. Parcours étonnant…
 
« C’est le cas de Ciba et de Geigy, ou de Bayer en Allemagne. En devenant des compagnies chimiques, elles commencent à tester leurs substances de plusieurs manières, en quête d’usages médicaux. Les chercheurs expérimentent sur des animaux ou sur eux-mêmes. L’héroïne, par exemple, a été mise au point par la firme allemande Bayer. Le chercheur qui l’a testée, Heinrich Dreser, affirmait que la substance l’avait fait se sentir fort, «héroïque» – d’où le nom. L’héroïne est mise sur le marché comme un médicament contre la toux en 1898, en même temps que l’aspirine… 

Le chercheur qui a été le plus loin dans l’expérimentation sur lui-même est sans doute l’Américain Alexander Shulgin, à qui l’on doit, à partir des années 60, l’idée qu’on peut développer un nombre infini de drogues psychoactives en opérant des variations sur la phényléthylamine – un composé dont on retrouve la structure à la fois dans la mescaline et dans les amphétamines. Très atypique dans notre monde contemporain, Shulgin est en quelque sorte un romantique du XIXe siècle: il s’utilise comme un explorateur, étudiant non pas le monde – on connaît, on sait qu’il est rond –, mais l’intérieur de son esprit, à la manière d’un scientifique et d’un explorateur victorien. » 


Les hallucinogènes auront donc été des substances sacrées accompagnant le surgissement de la civilisation, puis des drogues exploratoires au service des trips psychiques et perceptifs du XXe siècle. Ont-ils raté leur carrière en tant que drogues «utiles», à but médical? 

«  Pour les hallucinogènes tels que le LSD, la psilocybine, la mescaline ou l’ayahuasca, il n’y a jamais eu de véritable usage médical. Pourquoi? Est-ce parce qu’il n’y a aucune utilité thérapeutique possible ou parce que la question n’a pas été assez étudiée? La réponse n’est pas claire. Après leur grand tour de piste dans les années 60, les drogues psychédéliques sont devenues un sujet impossible à étudier correctement. Je suis professeur dans une université, j’ai une réputation, et pourtant j’ai les plus grandes peines du monde à me procurer du LSD pour une recherche… Pour d’autres drogues, telles que le cannabis, il est tout à fait évident qu’il existe un énorme potentiel médical. Pour le LSD, on ne sait pas. Il faudrait regarder de plus près. » 

Quel usage peut-on imaginer? 

«  Notre cerveau est capable de faire des choses que d’habitude il ne fait pas. Lorsque vous observez une personne autiste décliner le nombre π avec trois cents décimaux, vous voyez bien qu’il existe des capacités auxquelles normalement on n’accède pas. Dans le cas de l’autisme, cet accès se fait par une voie malheureuse; mais peut-être pourrait-on parvenir à déverrouiller ces facultés de façon chimique. On pense, par ailleurs, qu’un nombre croissant de personnes sera atteint de démence. On devrait explorer le potentiel des psychotropes pour stimuler les capacités cognitives du cerveau chez les gens malades, mais aussi pour élargir nos possibilités lorsque nous sommes en bonne santé. Il faut qu’on puisse regarder ces drogues avec des yeux frais et revoir des lois qui sont largement dépassées. Les exemples récents du Colorado et de l’Uruguay, qui ont légalisé le cannabis, montrent heureusement qu’une forme de pensée moderne a commencé à s’insinuer dans ce domaine. »

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