dimanche 19 janvier 2014

Vous dites que le Japon serait un fascisme qui aurait réussi ?

Le 10 novembre 2013 la Jérusalem des Terres Froides a fait paraître un article du nom de : Laïcisme; une nouvelle religion. Il s'agissait en fait d'une reprise en une seule page d'une série d'articles sur le même sujet écrits par Yan Barcelo, contributeur aux 7 du Québec. Eh bien aujourd'hui la JTF récidive en reprenant une nouvelle série d'articles du même auteur et du même site. Il s'agit cette fois d'une réflexion sur la culture nipponne mais le titre en est assez particulier. Bien que M. Barcelo s'interdise de dire que c'est de la provocation, il reste saisissant : Japon : un fascisme qui a réussi. Dans les commentaires qui accompagnent le premier article de la série, à un commentateur au pseudonyme de « Reflet de Chine », l'auteur se justifie ainsi :

Vous vous trompez sur le sens de mon analyse. Je ne fais pas l’éloge du fascisme japonais, loin de là. Je crois que pour la conscience occidentale, il est irrecevable, comme la suite de ma chronique va en rendre compte. Par contre, on ne peut nier qu’il a contribué à l’émergence d’une culture unique et fascinante, à l’endroit de laquelle je ne veux susciter aucune animosité. Mon propos est d’appeler un chat un chat. Le monde est fasciné à juste titre par le phénomène japonais, mais il faut demeurer vigilant et comprendre au prix de quelle vaste ingénierie sociale il a émergé, une ingénierie qui a mené à l’abolition de l’individualité et à la très grande domestication de la population. C’est un modèle qui semble fonctionner pour les Japonais, mais qui est irrecevable pour nous, Occidentaux.

La Jérusalem des Terres Froides vous présente donc ici la série des trois articles qui ont paru les 27 mars, 3 et 10 avril 2011, l'un à la suite de l'autre et avec les titres en hyperliens menant aux originaux. Merci et bonne lecture.




Toile de Hokusaï, tirée du site Visipix.dynalias.com


Le titre de cette chronique peut donner l’impression qu’il cherche la provocation. Il n’en est rien. Il résume, dans une formule condensée, le fruit d’une étude de deux mois que j’ai menée au Japon en 1990, suite à l’obtention d’une bourse de la Fondation Asie-Pacifique.

On voit depuis deux semaines dans tous les médias les images d’un Japon ravagé, mais où sa population se tient debout, digne, courageuse… résignée. Cette persévérance dénuée d’indignation, cette force dénuée de violence, cette patience dénuée de ressentiment nous présentent une réalité très différente et beaucoup plus noble que ce qu’on a pu voir dans d’autres théâtres de catastrophe, à Haïti, à Mexico, à la Nouvelle Orléans.

Cette démonstration sans égal tient en grande mesure à une expérience unique que le Japon a menée depuis plus de 600 ans : la lente et systématique création par ses élites d’une société hautement organisée et intégrée et d’une population étonnamment conformiste et docile. L’essentiel de ce travail a été mené par le Japon des shoguns, en vase-clos, sur une île qui s’est fermée à toute incursion étrangère pendant plus de 500 ans, jusqu’à la Restauration Meiji au milieu du XIXe siècle. Ce patient et systématique travail a livré un résultat tout à fait original dans l’histoire : un fascisme de facto, un fascisme réussi.

Certaines personnes à qui j’ai présenté ces idées m’ont dit que, pour tenir de tels propos, je devais haïr les Japonais. Quelle erreur ! En fait, au cours de tous mes voyages à l’étranger, il n’y a pas un seul peuple où j’ai trouvé une personnalité aussi finement découpée, aucun où je n’ai trouvé autant d’authentique gentillesse et bienveillance, aucun que je n’ai autant aimé. Et c’est justement parce que j’ai tant aimé les Japonais que je me permets cette analyse distanciée et sans complaisance de leur personnalité nationale.

On retient surtout du fascisme certains éléments qui n’en sont pas constitutifs au départ, notamment le racisme, la violence et l’eugénisme. Le théoricien à l’origine de l’idéologie fasciste a été Hegel, un des plus éminents philosophes du XIXe siècle. Sa doctrine faisait culminer dans l’État tout le parcours de l’histoire de la raison et de la liberté où celles-ci trouvaient leur point d’accomplissement. Selon lui, les humains étaient vraiment libres seulement dans la mesure où ils soumettaient librement leur volonté à l’État, porteur de la civilisation, garant de la liberté de tous. Dans une telle pensée, nous sommes loin de l’idéologie libérale et individualiste qui prévaut aujourd’hui et pour laquelle la liberté tient à une zone franche dans laquelle chaque individu peut faire à sa guise sans interférence extérieure, dans la mesure où il ne nuit pas à la même sphère d’autrui, l’État ayant pour rôle de préserver cette sphère individuelle.

En théorie, l’idéologie fasciste semble presque idéale en ce qu’elle propose une harmonisation optimale entre l’individu et l’État. Mais c’est un leurre, car elle fait l’économie de l’individualité qu’elle soumet à des transcendants supérieurs de la Raison et de la Liberté. À quoi servent la raison et la liberté si elles ne sont pas portées par chacun des membres du corps social ?

D’une certaine façon, le fascisme est proche d’une définition idéale de la société politique dans la mesure où chaque personne porterait en elle le sens du bien commun, ce bien commun à son tour porté et garanti par l’État. En fait, dans un monde idéal, il n’y aurait pas d’État, seulement des organismes de gestion des échanges sociaux, économiques et culturels.

Or, dans les faits, le fascisme a presque inévitablement glissé vers le racisme et la violence, d’autant plus que Mussolini a revu et récrit le manifeste du théoricien formel du fascisme, le néo-hégélien Benedetto Gentile, en lui donnant une impulsion avouée vers « l’action violente ». Quant au racisme, c’est une greffe que le fascisme doit à Hitler et au nazisme.

On sait que les fascismes européens ont échoué, à cause justement de leurs manifestations scandaleuses de violence extrême et de racisme. Mais on peut imaginer un fascisme plus « pur » en quelque sorte, plus proche de l’idéal formulé par les philosophes. Et c’est ce type de fascisme que le Japon a patiemment mis en place au cours des siècles, un fascisme non théorisé, certes, mais un fascisme de fait. Et surtout, un fascisme réussi.

Je poursuivrai la semaine prochaine en explorant certaines caractéristiques concrètes de la société japonaise et qui peuvent justifier qu’on la décrive comme je le fais, en tant que fascisme réussi.



 (Dans ma chronique de la semaine dernière, j’avançais l’idée que le Japon constitue une manifestation concrète de l’idéal fasciste tel que celui-ci a été élaboré chez certains penseurs de l’idéalisme, Hegel en premier lieu. Comme le propose le titre, le Japon est un cas où l’idéal fasciste a « réussi »).

Je poursuis cette semaine en exposant quelques exemples frappants de cette intégration poussée de l’individu aux volontés de l’État qu’a accomplie le Japon, phénomènes et pratiques dont nous sommes peu informés ici.

-              Au sommet de la société japonaise on trouve un conglomérat qui réunit la triade gouvernement, entreprises et banques dans un tissage extrêmement serré. Entre les parties de cette triade, les hauts dirigeants circulent très librement, un haut fonctionnaire pouvant devenir dirigeant d’entreprise, pour ensuite devenir ministre puis retourner au mandarinat d’État. Les grands groupes dominants, qu’on nomme les zaibatsu et où on trouve les colosses Mitsubishi, Mitsui, Sumitomo et quelques autres, sont les faisceaux autour desquels les élites du pays articulent et organisent la société japonaise.

-              Ces grands groupes ont des comportements qui sont inimaginables pour nous, en Occident. Par exemple, quand j’étais là en 1990, tous les jeunes recrutés par les grandes sociétés vivaient dans des colonies et dortoirs entretenus et payés par leurs entreprises. Ce n’est qu’au moment de se marier que ces jeunes avaient la permission d’acheter une maison et de quitter la « colonie ». En fait, 40% des mariages étaient arrangés, planifiés, organisés et payés par les entreprises.

-              Le système d’éducation est une vaste chaîne de promotion organisée comme une pyramide qui s’appuie à sa base sur les écoles primaires dans les préfectures et au sommet de laquelle trônent quelques universités, comme celles de Tokyo et de Kyoto. Et au-dessus de ces universités, prennent place les zaibatsu, qui ne recrutent que parmi les finissants de celles-ci. Pour le jeune, c’est une longue course à obstacles extrêmement éprouvante, où l’échec est coûteux. Chaque année, on assiste à des dizaines de suicides de la part de jeunes qui se sentent déshonorés parce qu’ils n’ont pas réussi les examens d’entrée des écoles supérieures, souvent même d’écoles ou de collèges à des échelons inférieurs. Quand a-t-on entendu parler au Québec, au Canada ou en France de jeunes qui se sont suicidés parce qu’on leur avait refusé l’accès à un collège ou à une université, je vous le demande?

-              Tout Japonais qui a été en poste à l’étranger est vu avec méfiance par la société qui l’accueille à son retour, et c’est pourquoi il est soumis à une période de « purification » s’étalant sur une année ou deux : il est assigné à un emploi moins décisionnel, une sorte de « poste de quarantaine », où il est soumis à l’observation de ses pairs qui tentent de déceler chez lui les déviations étrangères et déterminent s’il est digne pour des responsabilités accrues. En même temps ses enfants sont envoyés dans des écoles spécialisées de « décontamination » pour une année ou deux et, son épouse, elle aussi, est tenue sous observation.

-              La pression de se conformer aux exigences du groupe est considérable et omniprésente et toute déviation par rapport aux normes est directement réprimandée ou silencieusement condamnée. Et cet impératif de conformité opère dès l’enfance. Quelqu’un me rapportait l’anecdote révélatrice d’un élève à l’école primaire qui avait fait un dessin dans lequel il avait coloré les arbres en rose et bleu. Son professeur l’a vertement réprimandé et ridiculisé devant toute la classe au nom de cette évidence élémentaire : les arbres sont verts.

-              Le Japon n’est pas raciste, mais xénophobe. Cette xénophobie, fréquente chez nombre de peuples, ne tient pas seulement à une réaction de peur et de malaise devant l’étranger. Elle tient à une notion que les Japonais sont la race élue, la seule race vraiment humaine, à côté de qui toutes les autres sont carencées. Une telle vision peut facilement basculer du côté du racisme actif, comme on l’a vu dans la première moitié du XXe siècle avec l’invasion japonaise de la Corée et de la Chine et au cours de laquelle les Japonais se sont adonnés à des exactions inhumaines. Mais encore une fois, cette supériorité que s’assignent les Japonais relève plus de la xénophobie, je crois, que du racisme, et n’a certainement rien à voir avec le racisme « scientifique » et délirant des Nazis. Et parfois, cette xénophobie emprunte au plus haut burlesque. On ne compte plus le nombre de livres qui prétendent expliquer l’unicité sans égal du Japonais. Les raisons vont d’un intestin plus long de 3 à 5 mètres que chez les autres humains à un organe spécial et exclusif au cerveau des Japonais qui explique leur intuition ou leur force intérieure supérieure. Ces théories ne sont pas le fait de maniaques isolés, aussi farfelus qu’obscurs, mais d’éminents chercheurs ou d’honorables docteurs dont les propositions sont largement discutées dans les médias et dans les cafés.



On se moque gentiment des groupes de touristes japonais qui semblent vissés les uns aux autres et dont aucun membre ne semble avoir la possibilité d’errer seul. Or, ce comportement, loin d’être simplement une sorte de « défaut » accessoire du caractère japonais, en constitue une des caractéristiques les plus déterminantes. Aucun individu n’ose se détacher du groupe et du consensus du groupe. Avant qu’un membre ne s’en détache, il aura toujours minutieusement recueilli l’avis du groupe pour en obtenir l’autorisation. Et son rôle, à partir de là, ne sera pas celui d’un individu solitaire et original, mais d’un simple porte-parole du consensus.

Cette référence au groupe opère à tous les niveaux de la société, du plus anodin au plus important. Le travail de mise en consensus opère lentement et systématiquement, que ce soit en économie, en politique ou dans les échanges quotidiens.

Combien de fois me suis-je présenté à un de ces petits postes de police, parsemés dans le paysage urbain comme autant d’abribus, pour demander des directions – tout le monde, à Tokyo, est perdu, à commencer par les tokyoïtes et les policiers eux-mêmes! Après avoir demandé à l’un des policiers présents où se trouvait telle adresse, le rituel qui se déroulait ensuite était drôle et sympathique. Le policier, toujours avenant, ouvrait un grand livre détaillant tout le tracé des rues du quartier, demandait l’avis de son plus proche voisin, puis d’un autre, tandis qu’un quatrième s’approchait pour participer à la discussion. Puis, après quelques minutes de consultations à voix basse et discrète, mon porte-parole revenait vers moi pour me donner la conclusion des délibérations et m’indiquer le chemin. J’étais, bien sûr, extrêmement honoré d’être le récipiendaire de tant de bienveillante sollicitude, mais une fois sur deux, le chemin n’était pas le bon!

Le Japon a connu une vaste « restauration » à l’époque des Meiji qui a propulsé le pays dans la modernité technique, mais il n’a jamais connu de « Renaissance ». Nos notions « d’individu » et « d’individualisme » y sont totalement étrangères.

Encore une fois, je dois dire ma profonde affection pour les Japonais. Plus encore, je les admire. Leur personnalité manifeste une gentillesse, une finesse, une grâce, une générosité, souvent un sens de l’honneur palpable, comme je n’en ai jamais perçu ailleurs. Quand j’ai quitté le pays, j’ai ressenti une nostalgie lancinante et un regret insaisissable comme je n’en ai ressenti l’équivalent au moment de quitter aucun autre pays. Le Japon a une âme ! Et celle-ci exhale un charme indicible, fait de féminité et… d’acier. Car je me suis quelque fois heurté au tranchant de cette âme, à sa dureté inflexible et à son mépris, tout particulièrement chez de plus hauts responsables dans la hiérarchie sociale. J’ai senti aussi l’action invisible et irrépressible de sa xénophobie : la surface d’accueil est large et d’une politesse exquise, plus encore, d’une gentillesse sans égale, mais au-delà de ce vestibule d’accueil, un rideau d’acier tombe. L’étranger n’est plus à sa place. Souvent rien n’est dit, mais le rejet et la réprobation silencieuses sont presque physiquement palpables.

Or, ce tempérament unique et finement dessiné, il a été sculpté au fil de siècles de fermeture au monde. Durant cette longue période de réclusion, les élites du pays, étanches à presque toute influence extérieure, ont pu distiller dans la population les idées qu’elles voulaient et sculpter patiemment les attitudes qui leur convenaient. Pour y arriver, elles ont eu recours au shintoïsme, la religion d’origine du Japon, mais aussi au bouddhisme, au taoïsme et au confucianisme en formulant la doctrine du samourai – le serviteur –, totalement déoué à la volonté de ses supérieurs. Aujourd’hui encore, cette pensée imprègne le pays et structure son caractère, même dans un monde traversé par l’Internet et tous les médias de la planète.

Dans aucun autre pays, les élites et les oligarchies n’ont-elles pu procéder à un tel travail de modelage sur leurs populations respectives. En Europe, ouverte à une multitude de courants et travaillée par le souffle individualisant du christianisme, les doctrines, les pensées et les influences culturelles les plus diverses ont balayé les nations et les esprits et rendu le contrôle exercé par les élites beaucoup plus précaire et ténu. L’arbre européen et occidental, abreuvé de cette multitude de courants, a donné un chêne puissant et rebelle. L’arbre japonais, abreuvé au compte-gouttes et minutieusement manucuré, a donné un bonzai, fascinant et fort, et docile.

Ce tableau que je peins peut donner l’impression que les élites japonaises se tiennent à distance cynique de leur œuvre d’ingénierie sociale. Je crois que les élites entretiennent toujours une distance quelque peu cynique et craintive des masses qu’elles surplombent et dominent. Mais qu’elles le veuillent ou non, elles sont elles-mêmes tributaires des idéologies de domination qu’elles formulent et formées par elles. Il en est de même pour les élites du Japon, et plus encore qu’en Occident. Elles sont elles-mêmes soumises aux exigences du code bushido qu’elles ont formulé, leurs comportements et attentes déterminées par lui. De telle sorte que la société japonaise à tous les étages de sa pyramide sociale et politique présente une cohérence et une solidarité peu communes.

Il y a une leçon majeure que nous pourrions apprendre du Japon (en fait, il s’agit de la réapprendre, car nous l’avons déjà sue). Cette leçon tient à l’anecdote suivante. Alors que je visitais l’unité de production de pianos à queue de Yamaha avec un groupe de visiteurs canadiens, l’échange avec le technicien qui nous guidait porta sur les divers degrés d’accomplissement technique. Notre technicien, qui était lui-même du septième degré (un peu comme les fameux dan en karaté) nous disait qu’il existait en tout dix degrés de maîtrise technique. Lui-même s’était tout récemment retrouvé le technicien senior après qu’un auguste technicien de niveau 8 eut récemment pris sa retraite.

Quelqu’un lui demanda s’il avait connu des techniciens de niveaux 9 et 10. Un technicien a atteint le niveau 9 dans les années 1980, a-t-il répondu, mais il a été le seul. Quant au niveau 10, personne ne l’a jamais atteint. Pourquoi alors maintenir un 10e dan si personne n’y a atteint, a demandé quelqu’un? « Ah, mais le 10e niveau, c’est la perfection, a répondu notre interlocuteur, et personne n’a atteint à la perfection. Mais il faut toujours la viser. » C’est une leçon fondamentale de culture que notre société ferait bien de réapprendre, particulièrement dans nos écoles.

Yan Barcelo

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