vendredi 14 février 2014

Survivalisme (4) : Le village

Ce qui suit est une nouvelle extraite de la compilation Le village de Kate Wilhelm, paru en français chez Denoël dans la collection  Présence du futur (1978, original anglais 1975, traduction française de Sylvie Audoly), pages 273 à 285. Elle est dédiée à ces malheureux qui voulaient simplement prendre un avion le matin du 11 septembre 2001 et qui furent massacrés sans pitié par les atlantistes-sionistes pour faire croire à un attentat arabo-musulman (sans oublier la petite danse de joie des 5 israéliens en camionnette blanche, qui se réjouissaient d'allégresse devant tout ce carnage).

Espérons qu'il ne s'agit pas là d'un texte prophétique...


---Le village---


Mildred Carey décida de se rendre à pied à la poste tôt dans la matinée, avant que le soleil n'ait transformé les deux pâtés de maisons en fournaise.

- On a changé quelque chose au climat, dit-elle à son mari en emballant ses trois sandwiches et la thermos de limonade. Il ne faisait jamais cette chaleur si tot dans la saison.

- Le temps va se rafraîchir. C'est toujours la même chose.

Elle le suivit jusqu'à la porte et agita la main tandis qu'il s'éloignait à reculons dans l'allée. Les plants de tomates qu'elle avait mis en terre la veille étaient flétris. Elle les arrosa, puis elle marcha sans hâte jusqu'au village. Elle remarqua avec un sentiment de satisfaction que les roses de Mme Mareno avaient des taches noires. Ce n'était pas bon de forcer les fleurs avec trop d'engrais.

Mike Donatti somnolait en attendant les ordres de regroupement et de mise en marche de la manoeuvre de perquisition et de ratissage. Stilweel le poussa du coude.

-Hé, Mike, tu es déjà venu ici ?

-Non. Tous ces putains de villages se ressemblent. De le boue ou de la poussière. C'est la seule putain de différence.

Stilweel était tellement nouveau qu'il était rouge de coups de soleil. Tous les autres de la compagnie étaient bien bronzés. « Hé ! vieux, on pourrait se faire passer pour eux » aimaient-ils dire à Latimore qui, lui, ne pouvait pas.

M. Peters balayait le trottoir devant le marché.

-J'ai du bon salami tout frais, fit-il. Fait par Ed pendant le week-end.

-Êtes-vous sûr que c'est Ed qui l'a fait, et pas Buz ? Buz, lui, met trop d'ail. Moi, ce que je veux savoir, c'est ce qui se cache en dessous.

-Allons Carey, vous savez bien qu'on ne cache rien. Y a des gens qui l'aiment fort et piquant.

-Je m'arrêterai après avoir pris le courrier.

Les quatre enfants Henry étaient déjà dans la rue, sales, courant les uns après les autres dans le plus grand désordre. A première vue, leur mère n'était pas là. Mildred Carey pinça les lèvres. Son Mark n'avait jamais joué dans la rue de sa vie.

Elle entra en passant dans la boutique du Tout à cinq cents, non pas pour acheter quoi que ce soit, mais pour regarder les plantes de pleine terre, les pétunias, les soucis, les capucines.

-Elles n'ont assurément pas bonne mine, déclara-t-elle à Doris Offinger.

-Elles sont belles, madame Carey. Mon frère les a achetées toutes fraîches ce matin chez Connor's, là-bas, à Midbury. Vous savez, Connor's a de la bonne marchandise.

-Comment va Larry ? Est-il toujours à l'hôpital des anciens combattants de Lakeview ?

-Oui. Il sortira dans deux semaines, je pense. Le joli visage de Doris ne manifesta aucune émotion. Ils ont de tellement bons docteurs là-bas, je déteste le voir s'éloigner d'eux, mais il veut revenir à la maison.

-Comment ces gens peuvent-ils supporter en permanence cette chaleur ? fit Stilweel au bout d'un moment.

Le soleil nétait pas encore levé, mais il faisait déjà vingt-cinq degrés, et le taux d'humidité approchait cent pour cent.

-Les gens, il a dit. Hé ! mec, on ne t'a jamais mis au parfum ? Les gens ne la supportent pas, première chose. Mike soupira et s'assit. Il alluma une cigarette. Mec, reviens chez moi au mois d'août. Tu sais que dans les collines d'où je viens, il fait froid, même au mois d'août ?

-Où ça ?

-Dans le Vermont. Je me souviens de plein de fois où il a neigé au mois d'août. La nuit, on dormait sous une couverture.

-Et puis, il peut aider ici, à la boutique. Après sa retraite et le magasin, et tout ça, vous n'avez pas de soucis à vous faire, tous les deux. N'est-ce pas Tessie Hetherton qui est entrée dans le marché de Peters ?

-Je ne l'ai pas remarquée. Vous vouliez une de ces planches, madame Carey ?

-Non. Elles ne sont pas belles. Connor's a dû cueillir les oignons et les exposer dehors. Elle se tenait sur le seuil, louchant en direction du marché de Peters de l'autre côté de la rue. Je suis sûr que c'était elle. Et elle m'a dit qu'elle avait trop d'arthrite pour faire du ménage. Je vais aller lui parler.

-Je ne pense pas qu'elle acceptera. Mme Avery voulait la prendre les mercredis et elle a dit non. Savez-vous que M.Hetherton a trouvé du travail ? A la fabrique de papier.

-Pfft. Ça ne durera pas. Ils vont s'acquitter de quelques unes de leurs dettes de l'hiver dernier, et puis il commencera à se plaindre de son foie, ou d'autre chose, et elle se dépêchera de travailler. Je le connais, cet homme.

Elle quitta la boutique sans se retourner, certaine que Doris allait reluquer les étiquettes des planches. « Vous devriez prendre soin de vous, Doris. Vous êtes pâlotte. Vous devriez sortir au soleil. »

-Madame Hetherton, vous avez retrouvé la santé, lança Mildred Carey en coinçant la femme à sa sortie du magasin.

-Ce  temps chaud y est pour quelque chose.

-Dites-moi, pourriez-vous venir Jeudi matin ? Vous savez, le Club du Jardin se réunit cette semaine, et je ne serai jamais prête si on me donne pas un coup de main.

-Ben, je ne sais pas... Danny s'est mis dans la tête de refuser que je me remette à travailler.

-Mais, ils vont être obligés de fermer l'usine. Et alors, où ira-t-il ?

-La fermer ? Pourquoi ? Qui a dit ça ?

-C'était dans les journaux, il y a quelques semaines. Tous ces poissons morts, et puis la puanteur. Le comité est venu, vous savez, ils ont fait des prélèvements et ils disent que c'est eux les coupables. Ils n'ont pas les moyens de changer tout leur équipement. Alors, ils vont déménager.

-Ah ! c'est ça. Danny m'a dit, n'y fais pas attention. Ils font une étude, et puis ils vont présenter un plan, et ils le feront examiner, l'un dans l'autre ça va prendre cinq ans, ou même plus, avant que ça aboutisse.

-Hum ! Un empoisonnement de plus, et le ministère de la Santé...

Mme Hetherton rit, et Mildred Carey dut sourire à son tour.

-Enfin, de toute façon, pouvez-vous venir juste cette fois-ci ? Simplement pour cette réunion ?

-Bien sûr, madame Carey. Jeudi matin ? Mais la demi-journée seulement.

Le car de ramassage scolaire apparut au tournant et roula bruyamment dans la nouvelle rue principale. Les deux femmes l'observèrent de loin.

-Avez-vous vu les jumeaux Tomkins, dernièrement ? demanda Mildred Carey. Ils les cheveux jusque-là.

-Winona prétend que quelqu'un est venu leur parler d'une affaire de drogue. Je lui ai demandé de but en blanc s'il y avait de la drogue par ici et elle a dit non, mais on ne sait jamais. Les enfants ne vous diront rien.

-Eh bien, je remercie le Seigneur que Mark soit grand et en dehors de tout ça.

-Vous l'attendez pour bientôt, maintenant non ?

-Dans sept semaines. Ensuite, il entrera à l'université à l'automne. Je lui ai dit qu'il était probablement plus à l'abri dans ce collège que dans une de ces universités, à l'heure qu'il est. Elles rirent et se séparèrent. « A jeudi. »

-Écoute, Mike, quand tu rentreras, tu passeras par New York, hein ? Tu pourras téléphoner à la mère ? Simplement pour lui dire...

-Quoi ? Que t'as perdu le moral dès la première fois et que ça t'a monté au cerveau ?

-Appelle-la. Dis-lui que je vais bien. C'est tout. Elle voudra t'inviter à dîner, ou t'emmener dans un grand restaurant. Dis-lui que tu n'as pas le temps. Mais ça lui fera plaisir si tu l'appelles.

-D'accord, d'accord. Viens, on avance.

Ils marchèrent pendant deux heures sans établir de contact. Les hommes étaient disséminés en deux colonnes inégales de chaque côté de la route. La piste était couverte de pousses d'herbe fraîche, et non de mines. La température allait atteindre trente degrés d'une seconde à l'autre. La sueur et la poussière se mêlaient sur les visages, et sur les armes, une sueur boueuse dégouttait sur les chemises.

Le macadam de la rue brillait d'un éclat aveuglant. La chaleur montait en volutes qui tour à tour se délaçaient, disparaissaient, et revenaient. Mildred Carey se demanda si ce n'avait pas été une erreur de refaire la rue, d'enlever les érables pour l'élargir à la circulation qu'on prévoyait importante d'ici un ou deux ans. Elle haussa des épaules et marcha d'un pas plus alerte en direction de la poste. Ce n'était pas son problème. Son mari, qui était au courant, prétendait que la ville devait se développer. Après avoir été vingt-cinq ans dans la construction des routes, il devait le savoir. Fran Marple et Dodie Wilson la saluèrent de la main depuis le café. Fran avait un air nonchalant et malheureux. Aller au café et manger un gâteau, c'était la dernière chose dont elle avait besoin. Mildred Carey leur sourit et passa son chemin.

Claud Emerson pesait une boîte pour Bill Stokes. Bill était appuyé au comptoir, en train de fumer, secouant ses cendres par terre.

-Je n'aime pas ça ici, qu'ils s'en aillent, voilà ce que je dis. Ces foutus gamins avec leurs vêtements sales, et leurs pieds sales. Je parie qu'ils ont pris de la marijuana là-haut. J'aurais dû appeler la troupe, voilà ce que j'aurais dû faire.

-Ils étaient sur les terres de l'État, Bill. T'avais aucune raison de les faire filer.

-Ils ne le savaient pas. Tu crois que je vais les laisser poser leur cul juste devant ma porte ? Qu'ils aillent mettre leurs saletés ailleurs.

Claud Emerson timbra la boîte. Un dollar soixante-douze.

Stilwell et Mike suivaient Laski, Berat et Humboldt. Berat parlait.

-Tu les laisses sortir, et tu vas vers eux avec ton M 16 et tu verras ce qu'ils regardent. Les mecs, ils ont jamais vu un truc pareil ! Une putain de trouille. Terrorisés ! Hou ! Terrorisés et dégoulinants de sueur !

Stilwell avait l'air d'avoir aperçu un monstre vert. Mike éclata de rire et alluma une autre cigarette. Le soleil était presque au zénith quand le lieutenant demande un arrêt. Lui et le sergent Durkins consultèrent une carte, et Humboldt lâcha une bordée d'injures. « Ils nous ont perdus, ces fumiers. Cette putain de route n'est même pas indiquée sur leur putain de carte. »

Mildred Carey regarda les factures et les dépliants publicitaires qui se trouvaient dans sa boîte, conservant la lettre de Mark pour la fin. Elle les lisait toujours deux fois, une fois très vite pour être sûre qu'il allait bien, puis elle recommençait, mot après mot, s'arrêtant pour prononcer les étranges syllabes à haute voix. Elle passait au crible la feuille gribouillée, avant de la replacer dans son enveloppe pour la relire à la maison en prenant son café.

La jeep de Bill Stokes rugit en passant la porte, descendit la rue, ses pneus crissèrent quand elle s'immobilisa devant le magasin d'alimentation.

Mildred secoua la tête.

-Quel homme mesquin.

-Ouais, fit Claud Emerson, il l'a toujours été, et le sera toujours, j'imagine. Je me demande où ces gosses ont passé la nuit après qu'il les eut chassés.

Durkins envoya deux éclaireurs tandis que les autres attendaient, jurant et transpirant. Un hélicoptère vrombit au-dessus d'eux, étouffa leurs voix, et disparut. Les éclaireurs revinrent.

Durkins se leva. « Allez. Encore quatre kilomètres environ. Les fauves sont là-bas, ça va. Ou bien ils reviendront cette nuit. C'est une zone de tir à volonté, et les ordres sont de tout nettoyer. Allons-y. »

Des voix bruyantes s'élevèrent de l'autre côté de la rue, et ils regardèrent l'un et l'autre dans cette direction.

-Le vieux Dave est encore après, fit Claud Emerson, en fronçant les sourcils. Il va avoir une nouvelle crise cardiaque, voilà tout.

-A quoi bon discuter ? Ici, tout le monde sait ce que pense le voisin, et personne n'a jamais changé. Alors, à quoi bon ? Elle fourra son courrier dans son sac.

-Il faut simplement faire de son mieux. Faire ce qui est bien et espérer que c'est le mieux possible. Elle fit au revoir de la main.

Elle devait encore aller chercher du fromage de ferme et du lait.

-Je vais peut-être essayer ce nouveau salami, déclara-t-elle à Peters. Donnez-m'en juste six tranches ! Je n'aime pas le garder plus d'un jour. Regardez-moi ces tomates ! Soixante-neuf cent la livre ! monsieur Peters, c'est une honte !

-Elles ont poussé dans les champs, madame Carey. En Georgie. Les frais de transport sont de plus en plus élevés, vous savez.

Il coupa soigneusement le salami, en tranches moyennement épaisses.

Une nouvelle tension les habitait et les détecteurs de mines marchaient avec précaution sur les pousses vertes.

Stilwell toussa à plusieurs reprises, manifestant ainsi sa nervosité par un glapissement qui ne signifiait rien. Durkins l'envoya à l'arrière, puis ordonna à Mike de le rejoindre. « Garde un oeil sur ce fils de pute », fit-il. Mike acquiesça et attendit que l'arrière le rattrapât. Les deux frères de l'Alabama lui lancèrent un regard inexpressif lorsqu'ils le dépassèrent. La chaleur leur était égale, songea-t-il, et il cracha. Stilwell avait l'air malade.

-C'est un piège ? demanda-t-il plus tard.

-Bordel, qui le sait ?

-La compagnie C est tombée dans une embuscade, hein ?

-Ils ont merdoyé.

Mildred posa le lait sur le comptoir, à côté du fromage de ferme. Sa robe-tablier bleue avait des cernes de transpiration sous les bras, et elle sentait une tache d'humidité dans le dos à l'endroit où la robe touchait sa peau. Cette Janice Samuels, songea-t-elle, en lançant un coup d'oeil vers la fille l'autre côté de la rue, avec son short et sans soutien-gorge, qui prétendait qu'elle s'habillait ainsi pour être à l'aise. Elle lui posait toujours des questions sur Mark. Et lui, il demandait toujours de ses nouvelles dans ses lettres.

-Ça fait un dollar et cinq cents, dit Peters.

Ils firent une nouvelle halte à moins d'un kilomètre du village. Le lieutenant demanda aux hélicoptères de les couvrir et de boucler la zone. Durkins envoya des hommes autour du village pour couvrir la route qui y menait. Ils n'avaient rien d'autre à faire jusqu'à l'arrivée des hélicoptères. Sur leur gauche, se trouvaient des terres cultivées.

-Et s'ils sont encore là ? demanda Stilwell, en attendant.

-Tu as entendu Durkins. C'est une zone de tir à volonté. Ils seront partis.

-Mais, s'ils ne sont pas partis ?

-On nettoie la région.

Stilwell n'était pas satisfait, mais il voulait pas poser d'autres questions. Il ne voulait pas entendre les réponses. Mike lui lança un regard chargé de haine. Stilwell fit demi-tour et alla regarder dans les buissons qui bordaient la route.

-Allons-y.

Ils entendirent un rugissement assourdissant et répété au-dessus de leur tête, et Mildred Carey et Peters allèrent à la porte pour regarder. Un hélicoptère vert et marron rôdait au-dessus de la rue, puis il se dirigea vers la poste, jetant une ombre grotesque sur le béton blanc. Deux autres de ces machines monstrueuses surgirent, rendant impossible toute conversation. Un autre hélicoptère apparut au nord ; leur trépidations étaient partout, comme si le ciel bleu et limpide avait lâché une pluie de ces appareils.

Depuis l'entrée du magasin d'alimentation, Bill Stokes hurla quelque chose qui se perdit dans le vacarme. Il se précipita à sa jeep, et chercha à tâtons un objet sous le siège. Il se redressa des jumelles à la main, et il se déplaça vers le centre de la rue, regardant à travers elles en direction de la route. Un des hélicoptères plongea, vira sur l'aile et fit demi-tour, arrosant l'endroit de coups de feu. Bill Stokes tomba, son corps se tordit plusieurs fois puis ne bougea plus. Les autres commençaient maintenant à courir dans la rue, montrant du doigt, criant et hurlant. O'Neal et son employé se précipitèrent sur Bill Stokes et essayèrent de le porter. Fran Marple et Dodie Wilson avaient quitté le café et se tenaient dehors devant la porte ; ils firent demi-tour et rentrèrent à l'intérieur en courant. Un camion prit le tournant à l'autre bout de la rue et l'hélicoptère fit feu de nouveau ; le camion, perdant le contrôle, télescopa les voitures garées de l'autre côté de la banque. Une des voitures fut projetée à travers les vitres de la banque. Le tonnerre des hélicoptères engloutit le bruit de la collision, et le bris des glaces, et les cris des gens qui s'enfuyaient de la banque, certains étant blessés, se tenant la tête ou le bras. Katharine Ormsby alla jusqu'au trottoir, et là elle s'effondra. Elle rampa encore quelques mètres, avant de s'étaler par terre, immobile.

Mildred Carey rentra dans la boutique, les mains sur la bouche. Soudain, elle vomit. Peters se tenait sans bouger sur le trottoir. Elle essaya de fermer la porte, mais il l'ouvrit toute grande, et la poussa vers l'Arrière-boutique. « Des soldats ! hurla Peters. Des soldats arrivent ! »

Ils entrèrent, en se tapissant, de chaque côté de la route, prêts au déclenchement des coups de feu ou à l'apparition soudaine de « claymores ». Le fracas des hélicoptères remplissait le monde tandis que qu'ils prenaient position. Le village était petit, c'était un hameau. Il n'avait pas été évacué. Le mot passe dans la compagnie : des indigènes. Ils étaient là. Un homme courut dans la rue, tenant à la main ce qui pouvait être une grenade, ou une bombe. Un des hélicoptères fit feu sur lui. Il y eut une seconde volée au bout de la route et un véhicule s'enflamma. La compagnie entrait maintenant dans le village avec circonspection. Mike maudit les indigènes stupides qui étaient restés.

Mildred ne pensait qu'à une seule chose : sa maison. Il fallait qu'elle rentre chez elle. Elle courut vers l'arrière de la boutique et emprunta l'allée qui servait aux camions de livraison. Elle courut jusque chez elle et, haletante, prise d'une crampe à la poitrine, elle se rua dans toutes les pièces pour baisser les stores et fermer les portes à clef avec des gestes frénétiques. Elle monta ensuite à l'étage, d'où elle pouvait voir toute la ville. Les soldats avançaient accroupis, des deux côtés de la route, le fusil pointé devant eux. Soudain, elle se mit à rire ; le visage ruisselant de larmes, elle se précipita en bas pour ouvrir la porte et crier : « Ce sont les nôtres », hurla-t-elle à l'adresse des gens du village, riant et pleurant tout à la fois. « Pauvres idiots, ce sont les nôtres ! »

Deux des G.I.'s habillés de l'uniforme kaki s'approchèrent d'elle, pointant toujours leur fusil dans sa direction. L'un d'eux dit quelque chose, mais elle ne comprit pas ses mots. « Qu'est-ce que vous faites ici ? cria-t-elle. Vous êtes des soldats américains ! Qu'est-ce que vous faites ? »

Le plus grand des deux l'empoigna par le bras et le lui tordit dans le dos. Elle hurla, et il la poussa vers la rue. Il parla encore mais ses mots lui étaient étrangers. « Je suis américaine ! Pour l'amour de Dieu, nous sommes en Amérique ! Qu'est-ce que vous êtes en train de faire ? » Il la frappa dans le dos avec son fusil, elle chancela et se rattrapa à la barrière pour garder l'équilibre. Tout le long de la rue, les habitants étaient poussés en troupeau vers le centre de la route. Le soldat qui était entré dans sa maison en sortit en tenant le fusil de chasse de son mari, la carabine et la vieille 22 de Mark. « Arretez ! lui cria-t-elle, nous avons un permis de détention d'armes ! » Elle fut jetée à terre par le soldat qui se tenait derrière elle. Il lui hurla à la figure et elle ouvrit les yeux pour le voir viser sa tête avec son fusil.

Elle se remit sur ses pieds et avança en titubant pour rejoindre les autres dans la rue. Elle avait dans la bouche le goût du sang et une douleur lancinante la prenait à la mâchoire, là où elle s'était cassé les dents dans sa chute. Un sergent, un carnet à la main, se tenait d'un côté. Il prenait sans cesse des notes, tandis qu'un nombre de plus en plus élevé d'habitants étaient enlevés de force de chez eux et des magasins pour être amenés dans la rue.

Mike Donatti et Stilwell poussèrent dehors une vieille femme qui délirait, lorsqu'elle essaya d'attraper le fusil, Mike Donatti la jeta à terre et l'aurait sans doute tuée, mais elle pleurait, de toute évidence elle priait, et il lui fit simplement signe de se joindre aux autres qui étaient encerclés.

Le soleil était haut maintenant, la chaleur insoutenable, tandis que les gens se serraient de plus en plus au fur et à mesure des nouvelles arrivées. On entendait les pleurs des petits enfants malgré le bruit des hélicoptères. Dodie Wilson passa en courant devant la foule, nue à partir de la taille, nue et ensanglantée. Un soldat la rattrapa, et, avec un autre, ils la portèrent, se débattant et luttant, dans le magasin d'alimentation de O'Neal. Sa bouche était grande ouverte en un long hurlement sauvage. Le vieux Dave se précipita vers le lieutenant, s'accrocha à lui, vociférant contre lui d'une voix perçante, qu'ils s'étaient trompés de ville, bande d'imbéciles, et d'autres choses qui furent perdues dans le vacarme. Un garçon au visage lisse le frappa à la bouche, puis à l'estomac, et quand il tomba en gémissant, il lui donna plusieurs coups de pied à la tête. Puis il le fusilla. Mildred Carey aperçut Janice Samuels qu'on traînait par les poignets, et elle se jeta contre les soldats, qui luttèrent avec elle, la dissimulant. Ils se déplacèrent, et elle apparut allongée dans une mare rouge brillante, qui s'étendait de plus en plus. Ils attachèrent Janice Samuels à la rampe du porche du bureau d'immobilier de Gordon, lui écartèrent les jambes et une demi-douzaine d'hommes la violèrent à tour de rôle et la battirent. Le sergent hurla dans leur jargon, et les soldats commencèrent à déplacer la foule comme une masse vers l'extrémité de la ville.

Mike Donatti empoigna un pieu sur le tas grossissant des armes et regarda les gens terrorisés. Quand l'ordre fut donné d'avancer, il les poussa et les aiguillonna du bout de son bâton, et, lorsqu'il le fallait, il les frappait pour être sûr qu'ils se déplacent en bloc. Certains trébuchaient et tombaient, et s'ils ne se relevaient pas, ils étaient fusillés sur place.

Les sales enfants Henry pleuraient en réclamant leur mère. La plus grande, une fille aux cheveux blonds attachés dans le dos, s'élança dans la rue déserte. Le lieutenant fit signe aux troupes qui se trouvaient derrière le groupe, et après un temps sensiblement long, on entendit une salve de coups de feu, l'enfant fut soulevée de terre et vola un instant en l'air. Elle roula lorsqu'elle toucha terre de nouveau. Marjory Loomis se jeta au-dessus de son bébé, et une fusillade immobilisa les deux corps.

Les gens furent conduits aux limites de la ville, là où le ministère des routes avait creusé un fossé pour un canal encore inachevé. Le sergent referma son carnet et s'éloigna. On ouvrit le feu.

Les hommes comptèrent ensuite les armes, et fouillèrent méthodiquement les maisons. Quelqu'un coupa les liens d'une fille qu'on avait attachée à une rampe. Elle s'affaissa. Les incendies avaient commencé. Le lieutenant demanda aux hélicoptères de revenir pour les ramener au camp de base.

Berat marchait un bras passé autour des épaules de Stilwell, et ils riaient beaucoup. La fumée des incendies commença à se répandre à l'horizontale, haut dans le ciel. Mike alluma une autre cigarette et songea aux vertes collines froides du Vermont, et ils attendirent qu'on vînt les chercher.

Kate Wilhelm

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