vendredi 11 juillet 2014

Bernard Lewis, l'inventeur du conflit de civilisations, et l'effroyable imposture « islamologique » d'Alain Soral

D'abord Bernard Lewis

Pour faire changement du Soral-bashing, sport auquel la Jérusalem des Terres Froides s'adonne régulièrement, l' « équipe » éditoriale a décidé de consacrer un article à un universitaire agent sioniste notoire, Bernard Lewis.

Ça fait maintenant une bonne dizaine d'années que votre serviteur connaît le cas de ce doyen de Princeton. Lewis devrait être appelé « historien » mais c'est difficile à faire car il a suffisamment triché au niveau académique pour que les honnêtes gens puissent lui contester son titre. L'ancien conseiller du président Bush a été un des premiers islamologues à s'attaquer à la masse des archives turcs, qui avaient été très peu exploitées jusque là. Mais on connait la manoeuvre : du fait que Lewis a travaillé avec des sources primaires presque inconnues avant lui, il a le beau jeu, personne n'est en mesure d'intervenir si celui-ci les manipulent pour leur faire dire ce qu'il veut bien leur faire dire (« il a été un des tout premiers à mettre le nez dans les immenses archives ottomanes, sources encore presque en friche, dont l'exploitation mettra encore bien des décennies, voire des siècles », selon le mot de Rodinson en postface de Comment l'Islam a découvert l'Europe, p. 322).

La plupart des gens, lorsque vous leur demandez qui a « inventé » l'idée du « conflit des civilisations », vous répondront qu'il s'agit du Zunien Samuel Huntington dans les années 80. Et pourtant, si celui-ci en a popularisé l'expression, l'idée derrière n'est pas de lui mais bien de Lewis, qui en a commencé la théorisation dans les années 50 avec son livre The Return of Islam (traduction française : Le Retour de l'Islam) . Ce concept de « conflit des civilisations » est toujours resté en arrière-plan dans toutes les réflexions historiques du natif de Londres et il est revenu ouvertement à la charge sur le sujet avec son article The Roots of the Muslim Rage, paru dans la revue zunienne Atlantic Monthly en 1990.

Il y a un islamologue en langue française qui a toujours vu clair le jeu de Lewis. Il s'agit de Maxime Rodinson, qui a pourtant signé une préface (Les assassins) et une postface (Comment l'Islam a découvert l'Europe) à deux traductions de Lewis. Dans une note rattachée à la préface d'Assassins (note 1, p. 189), il écrit :

Ce livre doit être très évidemment - mais il est nécessaire, hélas ! de le souligner à l'intention de ceux qu'atteint le crétinisme idéologique et de ceux qu'influencent les premiers - être jugé et apprécié en faisant abstraction des jugements, des orientations, des opinions de Bernard Lewis sur la politique contemporaine. Je suis moi-même à l'opposé de ces orientations et je crois que Bernard Lewis se trompe gravement sur une série de points importants en ce domaine. Mais je ne vois pas la moindre trace d'influence de tout cela sur sa description et sa narration des faits concernant cette secte des Assassins. Au contraire, on verra que lui et moi sommes pratiquement sur un terrain commun lorsqu'il s'agit de juger en général des relations entre les idéologies et l'action politique. De toute manière, il s'agit ici d'un ouvrage historique sérieux, écrit avec compétence et clarté, propre à instruire un large public sur des données habituellement ignorées. Rien d'autre ne doit entrer en ligne de compte.

Dans sa postface à Comment l'Islam a découvert l'Europe, Rodinson écrit  :

Je dis ce que je pense honnêtement, comme il m'est arrivé de le faire en conversation privée et cordiale avec Lewis. Je me permet donc de confier au lecteur que, ne croyant personne infaillible, pas plus moi que les autres, je suis d'une opinion différente de celle de Lewis sur plusieurs points importants et sur certains aspects de son optique. Il s'agit notamment de point de vues touchant à l'appréciation de la situation politique des peuples musulmans d'aujourd'hui. Mais, de proche en proche, des opinions de ce genre, justifiées ou non, ont parfois un retentissement sur la manière de regarder le passé et d'en rendre compte. Je me demande si certaines notations de Lewis dans l'ouvrage présenté ici n'ont pas été quelque peu influencées par des tendances personnelles de ce genre et ne sont pas, dès lors, exposées à une discussion critique (p. 321).
(...)
Certains ont suscité des polémiques. La plupart des critiques qui les visent sont peu fondées. Pour ma part, je m'associerai seulement à celles qui visent une certaine optique sous-jacente, plus ou moins liée à des options de politique contemporaine, qui oriente parfois quelques jugements. (...) Si certaines de ses positions générales sont des symtômes d'orientations idéologiques sous-jacentes (...) C'est peu agréable à dire, mais, hélas, il faut le constater, il n'est pas de peuple qui soit toujours et partout innocent. Il faut maintenir ce principe sur lequel insiste si justement Lewis sans oublier que les fautes, les délires des uns sont souvent conditionnés par les erreurs ou les crimes passés des autres. (p. 323 ; 324).

Cet avertissement de Rodinson envers Lewis n'a pas été lu que par votre serviteur. Sur le site d'Oumma.com, on retrouve un article d'Arthur Nourel de 2005 sur la nouvelle édition de Comment l'Islam a découvert l'Europe, où son auteur dénonce les visées politiques de la ré-impression de cet ouvrage (« l'agenda international ») et où il cite également cette postface de l'islamologue français. Il y a aussi un article en anglais, Bernard Lewis and His Reputation d'As'ad AbuKhalil (2012), où l'auteur cite Rodinson comme étant un spécialiste qui ne s'est pas fait berner par les manoeuvres du sioniste militant.


Et Alain Soral revient dans le décor


L'auteur de ces lignes a commencé cet article en affirmant que c'était pour parler d'autre chose qu'Alain Soral mais voilà que le « grand sheikh chauve » revient dans le décor. C'est que dans sa vidéo mensuelle de mai 2012, l'homme qui prétend tout savoir sur tout s'est exprimé sur l'islamologie (science historique à laquelle il n'a aucune compétence, comme à son habitude avec ses histoires de « Talmud grimoire maléfique » et de « Vatican 2 concile sataniste »). Il visait d'abord et avant tout son ennemi du moment, Tarik Ramadan, mais il en a profité pour mentionner également Bernard Lewis et Maxime Rodinson, qu'il met dans le même sac alors que depuis le début cet article, il est démontré la différence fondamentale entre les deux.

En fait, l'ensemble des propos du « mystique authentique » lorsqu'il aborde ce sujet de l'islamologie est tout simplement abominable. Votre serviteur en avait eu le haut-le-coeur quand il les avait entendu la première fois et il en ressent toujours un dégoût profond à les ré-écouter aujourd'hui. D'opposer les « islamophiles issues de la Tradition » aux « islamologues destructeurs de l'Islam par les outils de la laïcité », nous sommes ici en pleine supercherie. « Islamologie » ne signifie rien d'autre que la science historique portée sur le monde musulman (et non pas de la « sociologie » comme tente de nous le faire croire le gourou). Exactement comme le « Dix-huitièmisme » de Marion Sigaut est la science historique portée sur la France du 18ième siècle ou encore l' « Héllenisme » qui est la science historique portée sur la Grèce antique, la « Sinologie » qui est la science historique portée sur la Chine ou l' « Africanisme » qui est la science historique portée sur l'Afrique. Va-t-on dire qu'avec les « outils de la laïcité » les « dix-huitièmistes » veulent détruire le 18ième siècle français, que les « héllenistes » veulent détruire ce qui reste de la Grèce antique ou mieux, les « sinologues » veulent détruire la Chine ? Bernard Lugan veut-il détruire l'Afrique ? Sur cette seule constatation, on réalise que Soral est dans le mensonge, la manipulation, la tromperie, la duperie, l'imposture, l'arnaque, l'enfumage et la diabolisation dès les trente premières secondes.

Ensuite, de dire que tous les islamologues sont « systématiquement des Juifs » est faux. D'ailleurs, le « marxiste marchand de pinard » n'a été capable d'étayer son affirmation que par trois noms dont un qui n'est pas français. Quelques uns plus connus que les autres le sont, c'est vrai, mais de dire « ils sont systématiquement Juifs, il faut le dire », ce n'est qu'un mensonge éhonté servant à isoler davantage la communauté musulmane française et à maintenir la cohésion antijuive du soralisme. Maxime Rodinson est Juif d'origine, c'est vrai, mais il est non-croyant, non-pratiquant, non-sioniste et surtout, il est marxiste. Voilà la raison pour laquelle Soral désirait au printemps 2012 attaquer les historiens s'occupant de l'islam : Maxime Rodinson est l'un des premiers à dénoncer l'idée du « conflit des civilisations » chère à Lewis mais il est marxiste et ceux qui connaissent bien le phénomène du soralisme savent que les véritables ennemis de Soral sont les marxistes (d'où les attaques acharnées de « Poupeto-c'est-moi » contre Michel Collon et Annie Lacroix-Riz, malgré la photo de profil de Staline que l'on voit dans cette même vidéo). Les islamologues, à savoir les historiens qui se penchent sur tous les objets localisables dans l'espace et dans le temps relevant de ce phénomène humain appelé « islam », ne sont pas des « Juifs sionistes-laïcs ayant pour but de détruire l'Islam » (la tentative ici de monter les Musulmans contre les Juifs est à peine voilée... ). Au contraire, à l'exception des très peu nombreux vendus comme Bernard Lewis (qui est un cas à lui seul), les islamologues intègres sont les alliés des musulmans. C'est parce qu'ils s'intéressent avec coeur à l'Islam que des apprentis-historiens deviennent islamologues et c'est grâce à eux que les tentatives de révisionnisme atlantiste anti-arabe et anti-islam comme le Aristote au Mont Saint-Michel de Sylvain Gouguenheim sont mises en déroute (la Jérusalem des Terres Froides propose ici la lecture de l'article de cet autre islamologue français non-juif, Alain de Ribera, Fractures en Méditerranée). Aux USA, les islamologues intègres sont parmi les rares à tenir un discours intelligent sur les Musulmans (et bien sûr, l'islamologie états-unienne ne se limite pas à Lewis). Quelle est la conclusion de Soral sur le sujet, si tous les historiens de l'Islam sont des salopards qui travaillent pour les sionistes ? C'est que lui, Alain Soral, sous prétexte qu'il est « de droite traditionnelle » et qu'il « respecte la valeur musulmane de la transcendance », serait le seul habilité pour se prononcer sur l'histoire de l'Islam (d'où sa phrase célèbre « Les Hadiths, c'est un peu n'importe quoi »). Exactement comme sa prétention d'être le meilleur vaticanologue du monde, sachant quelles seraient les véritables « motivations occultes du concile Vatican 2 » (allant jusqu'à dire à Franck Abed que « L'Eglise se trompe ») et des politiques pontificales, sa prétention d'être meilleur spécialiste du judaïsme que tous les hébraïsants de la planète, sa prétention d'être LE philosophe/sociologue accompli, le meilleur connaisseur de l'ésotérisme, « mystique authentique », « celui de qui tout le monde dira qu'il avait raison quand tout pêtera » (comme il l'avait dit lui-même dans sa première conférence en duo avec Piero San Giorgio), etc, etc, etc. Sans oublier sa phrase mythique d'Hong Kong en décembre 2012 :

J'estime que je suis plus formé que vous, et moi je veux passer par un processus révolutionnaire et faire votre bien malgré vous, parce que bien souvent vous ne savez pas ce qui est bon pour vous

Notons au passage qu'à cette tentative de manipulation, certains ont répondu efficacement à l'escroc. Il y a le commentaire de « wenevergonnastop », qui affirme qu'on peut être musulman et « historien de l'Islam », que la JTF seconde entièrement :

Mr Soral, il serait temps de mettre un terme à l'arrogance intellectuelle qui vous caractérise, et de faire preuve d'un peu d'humilité sur les sujet que vous ne maitrisez pas. Certes, beaucoup d'orientalistes pendant la période coloniale ont disséqué l'Islam à la lumière de catégories douteuses, mais la tradition intellectuelle islamique est riche en hommes simultanéement fidèles à leur foi et n'ayant aucun complexe à l'étudier à la lumière de la raison.

« Peo Teknik » a répondu en appui à « wenevergonnastop » :

excellent commentaire. De plus, je ne vois pas comment le fait d'être musulman, et à la fois islamologue est une oxymore. Moi-même, j'ai un peu étudié l'islam, je me suis reconverti, je suis maintenant musulman [al hamduliLlah]. Et j'étudie ma religion, et pourquoi pas en faire un jour une compétence. Que ce cher Alain Soral écoute les prêches et interventions du frère Tariq dans les mosquées, il percevra sans doute l'amour que porte le frère pour les musulmanes et musulmans. Salam 3laykoum

Pour éventuellement en finir sur le cas Soral-islamologie, remarquons qu'avec son histoire d'impossibilité d'être à fois musulman et islamologue, le « mystique authentique » revient à la charge avec son obsession du judaïsme qui serait le « projet vétéro-testamentaire » de conquête du monde et qu'il n'y aurait pas de distinction entre judaïsme et sionisme. Bien sûr, il n'aborde pas la question dans ces termes, mais quand il revient avec son impossibilité d'être « Juif laïc » (emprunté à Gilad Atzmon), c'est exactement ce qu'il cherche à dire (pour la définition précise du judaïsme par « l'homme de la pudeur du Nord en opposition à la vulgarité sépharade », voir les 6 dogmes soraliens explicités à l'article L'effroyable imposture « sabbataïste » de Salim Laïbi). Il peut paraître étrange à première vue que le gourou d'E&R n'ait pas cité Henri Corbin parmi ses islamologues. Mais Bonnet de S. ne l'a pas mentionné car celui-ci, ayant parlé d'ésotérisme dans sa carrière, est bien vue dans les milieux « traditionnalistes » à la Guénon-Evola, milieux dont « AS » veut s'attirer les bonnes grâces.

Pour tordre le cou une bonne fois pour toutes à l'affirmation grotesque selon laquelle il n'y aurait pas de musulman-islamologue, ceux qui vivent à Montréal peuvent toujours aller visiter la bibliothèque des études islamiques de l'Université McGill, sûrement la plus belle bibliothèque institutionnelle que votre serviteur ait eu l'occasion de visiter dans sa vie. Le visiteur y constatera qu'il y a suffisamment de musulmans étudiant la science historique appelée « islamologie » pour invalider définitivement la connerie proférée par Soral. Et l'auteur de ces lignes doute qu'il en soit différent en France.

Le reste de cet article qui devait d'abord et avant tout parler de Bernard Lewis mais qui finalement a encore laissé une large place à Alain Soral, se termine sur trois reprises d'articles sur le cas de l'universitaire anglo-zunien. Le premier est celui d'Arthur Nourel mentionné précédemment, suivi de l'article en anglais d'As'ad AbuKhalil et le troisième est un recopiage manuel d'un article de l'écrivain espagnol Juan Goytisolo, provenant du bimensuel publié par Le Monde diplomatique, Manières de voir.


---L'idéologie historique et sociale de Bernard Lewis---


Par Arthur Nourel
Paru sur le site d'Oumma.com
Le 9 octobre 2005


The Muslim Discovery of Europe (1982), ouvrage de Bernard Lewis - Britannique vivant aux États-Unis et célèbre spécialiste de l’Islam - ressemble à un catalogue idéologique destiné à contraindre la réalité plus qu’à l’éclairer. Maxime Rodinson, qui signe en 1983 la postface de la première édition française, ne s’y est pas trompé. Il questionne tout à la fois la personnalité de l’auteur et la méthode qu’il adopte :


Je suis d’une opinion différente de celle de Lewis sur plusieurs points importants et sur certains aspects de son optique. Il s’agit notamment de points de vue touchant à l’appréciation de la situation politique des peuples musulmans d’aujourd’hui. Mais de proche en proche, des opinions de ce genre, justifiées ou non, ont parfois un retentissement sur la manière de regarder le passé et d’en rendre compte. Je me demande si certaines notions de Lewis (...) n’ont pas été quelque peu influencées par des tendances personnelles (...) et ne sont pas dès lors, exposées à une discussion critique.

La démarche historique de Lewis n’est pas remise en question. Ce qui est questionné en revanche ressortit davantage aux choix idéologiques de ce savant "orientaliste" par ailleurs conseiller des néo-conservateurs américains auxquels il "dicte" une certaine vision du monde musulman. Un "orientaliste" qui, en d’autres termes, cautionne sous prétexte d’académisme une approche idéologique du monde musulman. À titre d’exemple de vérité historique instrumentalisée, le XVIIIe siècle. Lewis nous explique qu’à ce moment, les "musulmans" étaient bien moins curieux de l’Europe que l’Europe n’était alors curieuse des "musulmans". Cela peut sembler vrai, mais... Comment comparer l’Europe, identité géographique et culturelle certaine, assise, avec "les musulmans", terme vague qui n’a de réalité ni territoriale ni culturelle, si ce n’est de croire que partout l’Islam se pratique de la même manière et qu’il est uniforme... ? De plus, pourquoi ce virage du XVIIIe siècle... ? Pourquoi ne pas regarder toute cette période où l’Europe du Moyen Age était "ethnocentrée" alors que les différents royaumes et savants musulmans tentaient de la percer, de la comprendre, et même de l’ouvrir en lui apportant les premières traductions des textes philosophiques grecs ?

Point de vue idéologique et limites personnelles soulignées dans l’excellent article du Monde Diplomatique d’août 2005 sous la signature d’Alain Gresh (p. 28). Pour enfoncer le clou, Rodinson ajoute dans sa postface : 

La plupart des critiques qui les visent (les travaux de Lewis - NDLR) sont peu fondées. Pour ma part, je m’associerai seulement à celles qui visent une certaine optique sous-jacente, plus ou moins liée à des options politiques contemporaines, qui oriente parfois quelques jugements.

L’intérêt de la réédition de cet ouvrage par Gallimard est à rapprocher de l’agenda international. Les peuples musulmans ont un peu de mal à donner d’eux une image positive ; Lewis est là pour nous expliquer qu’il fallait qu’ils s’intéressent aux progrès de l’humanité depuis le XVIIIe siècle, fondateur de la modernité européenne alors que le "monde musulman" s’enlisait. Le monde commence au XVIIIe siècle semble nous indiquer Lewis. Rodinson lui répondra que : 

(...) il n’est pas de peuple qui soit toujours et partout innocent. Il faut maintenir ce principe sur lequel insiste si justement Lewis, sans oublier que les fautes, les délires des uns sont souvent conditionnés par les erreurs ou les crimes passés des autres.

Bernard Lewis, Comment l’Islam a découvert l’Europe (Postface de Maxime Rodinson - traduit par Annick Pélissier), Gallimard coll. "Tel", mai 2005, 339 p.


Arthur Nourel


---Bernard Lewis and His Reputation---


Par As'ad AbuKhalil
Paru sur le site d' Alakhbar english
Le 17 décembre 2012


In the measured (mildly critical) response to Edward Said’s Orientalism, Maxime Rodinson commented in La Fascination de l’Islam that Said was effective in shaking the arrogant self-confidence of some classical Orientalism. Rodinson did not mention Lewis, but he may have been talking about him. There is no classical Orientalist who exhibited the arrogance (and sometimes the arrogant ignorance) of Bernard Lewis.

Lewis had a different role when he lived in the UK: his move to the US transformed him into a political figure, a role that he played with relish. An academic biography of Bernard Lewis and his political role is needed. The man played an important role in republican and democratic administrations. He is by far the most widely known expert in the Middle East in the US, and he has the influence to advise Harvard and Princeton on who to hire (he urged both institutions to hire Fouad Ajami, by the way, and the former made an offer to him). Some of Lewis’s loyal students became officials in the US government. Lewis’ recent book, Notes on a Century: Reflections of a Middle East Historian is not really written; it reads as if it was dictated to his girlfriend, who shares the authorship according to the cover.

In the book, Lewis is most unrestrained and his bigotry shines through. But what is disturbing about the book is that Lewis is willing to comment and pontificate on topics that he is not informed about and often sounds ridiculous and ignorant. His statement that chairs are alien to Middle East “tradition and culture” has been widely ridiculed by Arabs and non-Arabs after I posted it on my blog. Yet this is where the distinction lies in the biography of Lewis: he was more cautious as a professor in the UK, when he advanced his political agenda in his academic writings, while in the US he was transformed into the role of pundit, willing to dispense advice and preachments on any topic, small or big.

The arrogance of Lewis is exhibited in every chapter of this book and he refuses to concede that his critics may have a valid point about his political and religious biases. Worse, he resorts to a trick long used by right-wing Fox News host, Bill O’Reilly, who despite his well-known views on issues, night-after-night spotlights a letter attacking him for being a rightist and another letter attacking him – allegedly – for being a liberal, although O’Reilly never has been able to find a real person or guest to appear on his show and accuse him of being a liberal.

Bizarrely, Lewis resorts to the same cheap tactic. He begins his book by claiming that he is often attacked for hostility to Islam and Muslims and that he is also attacked by people who accuse him of being apologetic about Islam and Muslims (see page 5). But Lewis does not give one example of him being attacked for being an apologist for Muslims or Islam. One strains to find one example anywhere where Lewis is accused of being an apologist for Muslims. Lewis then confidently declares his objectivity that has been arrived at through the aforementioned trick: “As long as the attacks continue to come from both sides, I shall remain confident of my scholarly objectivity.”

This must have been the example of arrogant self-confidence that Rodinson had in mind when he evaluated Orientalism. Can Lewis give one example where a Zionist ever attacked him for bias against Israel or Zionism or even against Judaism? Such are the methods of Lewis in his political articles. He does not bother with evidence or footnotes. His historical work is often filled with evidence and footnotes, but his political works, like The Middle East and the West (it was first published as Islam and the West), include references to a letter to the editor in a newspaper or even to a conversation with an Arab at a shop.

There are several ignorant references in the book. He calls the well-known Cairo University as “Egyptian University of Cairo” (p. 39). It is true that the university changed names: Lewis visited Cairo prior to the Egyptian revolution, but it was then known as Fu’ad I University. But Lewis is not averse to making things up. In the section when he talks (with a sense of outrage) about Lebanese and Syrian opposition to the French colonial power, he writes: “A poster was put up in Damascus in that time showing a black Senegalese soldier with a French kepi and a French uniform and a knife between his teeth saying, ‘Je viens te civilizer’” (p. 60).

But Lewis was either confused or made this story up. The use of the posters was not common in the 1930s. What happened is that the Lebanese weekly As-Sayyad published on 24 May 1945 an admittedly racist cartoon in which an African soldier (not identified as Senegalese) not wearing a French uniform and with no knife between his teeth, stands wearing nothing except what covers his private parts and says: “moi civilizer vous.” This was not a poster and it did not appear in Damascus.

But Lewis does not even try to take any criticisms of Orientalism seriously, and his references to Edward Said are an anthology of insults. He says that Said was ignorant. He then advances a funny theory: just as Russia later welcomed anti-Soviet US academics with open arms, the new presumably free Arab countries would welcome Lewis and other Zionist scholars with open arms (see his theory on p. 267). He was presumably talking about Richard Pipes although there are still critics of his scholarship in Russia, just as there were American scholars who were less hostile to the Soviet Union who were welcomed in the new Russia (like Stephen F. Cohen among others). But Lewis does not bother with facts when they run counter to his argument.

So Lewis is more than implying that hostility to him and to his work in the Arab world is merely the work of the propaganda of the ruling Arab dictatorships. But Lewis makes it clear in this book that he was on very friendly terms with several of the Arab and Middle East dictatorships. He was very close to the dictatorial Turkish generals, the Hashemite monarchy, the Shah in Iran, and the Gaddafi regime after it became an ally of Western countries. Surely then, the hostility to his work comes not from the regime but from the people themselves.

Lewis often cites the translation of his work into Arabic as a sign of his acceptability in the Arab world, as if Zionist writers are not translated into Arabic, and Arabic newspapers often have sections for translations from the Hebrew press. Translation does not mean endorsement, although Lewis is always at pains to flatter himself.

Lewis has poisoned the Middle East academic field more than any other Orientalist and his influence has been both academic and political. But there is a new generation of Middle East experts in the West who now see clearly the political agenda of Bernard Lewis. It was fully exposed in the Bush years.


As'ad AbuKhalil


---Une vision orientaliste---


Par Juan Goytisolo
Paru dans Manière de voir # 64, p. 18-21
Juillet-Août 2002


Eminent historien de la civilisation islamique, Bernard Lewis devient simple propagandiste quand il parle du Proche-Orient contemporain, et notamment du conflit israélo-palestinien.

La publication de dix-huit essais de Bernard Lewis, regroupés sous un titre un peu fâcheux : Le Retour de l'Islam (1), met à la portée du lecteur francophone les observations historiques déjà consignées dans son ouvrage Islam in History, ainsi que les réflexions que lui ont inspirées par la suite l'actuelle renaissance islamique et l'affrontement arabo-israélien sur la question palestinienne.

Il semble important d'insister sur ce double point de vue thématique. Les études réunies dans le premier volet du livre - notamment « Les premières révolutions dans l'islam », « Islam et développement », « Les juifs pro-islamiques » et les textes qui se rapportent à l'introduction des idées de la Révolution française dans l'Empire ottoman - sont en effet remarquables par la somme des savoirs qu'elles représentent et éclairent le lecteur occidental sur une série d'aspects de la culture islamique parfois passés sous silence ou peu connus. En revanche, les écrits postérieurs, consacrés à des sujets plus controversés et plus brûlants, dissimulent souvent leur nature partisane et polémique sous un vernis de prétendues objectivité et neutralité informative : la minutieuse exposition des origines, du développement, des idées et des objectifs de l'OLP à laquelle procède Bernard Lewis n'est pas le fait d'un historien, mais de qui est tout à la fois témoin et partie.

Parcourir les textes concernant le passé islamique est stimulant et enrichissant. On appréciera la clarté avec laquelle l'auteur aborde le chapitre des valeurs de l'islam et met en lumière le fait que les obstacles auxquels se heurte le développement économique de ce dernier ne découlent pas tant du corpus de la doctrine proprement dite que d'une série de pratiques légales et sociales influencées par les traditions absolutistes des anciens empires orientaux islamisés.

Comme sur d'autres terrains, ces traditions ont opposé le poids de leur inertie au dynamisme novateur de la doctrine et exercé un effet négatif sur les efforts successifs de modernisation, obligeant ceux qui en étaient à l'origine, aussi bien dans l'Empire ottoman que dans les nouveaux Etats arabes créés depuis la première guerre mondiale, à dissimuler les notions et les valeurs importées de l'Occident sous un voile pureté et d'ancienneté. « Dans le monde moderne, écrit Bernard Lewis, les vendeurs de politique et d'idéologie aussi bien que les représentants de commerce essaient d'écouler des vieilleries en les faisant passer pour des nouveautés. Dans la société traditionnelle [islamique], au contraire, idées et doctrines ne peuvent être rendues acceptables, si elles le sont, qu'en se présentant comme un retour à la tradition ancienne et pure (p. 136). »

---

L'adoption par le haut d'un ensemble de principes étrangers a connu, nous le savons, un succès inégal, et elle a engendré des tensions, aussi bien à l'échelle de la société qu'à celle de l'individu, entre les valeurs anciennes officiellement abandonnées et celles qui venaient d'être acquises, les premières subsistant sous une forme atrophiée et clandestine, d'autant plus difficiles à extirper que, bien souvent, elle s'ajustent aux nécessités du nouvel environnement social. Bernard Lewis résume ainsi la rupture d'équilibre permanente des deux derniers siècles entre les différents régimes turcs ou arabes et les sociétés modelées par les valeurs islamiques traditionnelles : « De même que la révolution libérale bourgeoise fut introduite au XIXe siècle sans bourgeoisie et sans libéralisme, par décision et action de l'élite gouvernante, de même la révolution socialiste doit être introduite, au XXe siècle, sans prolétariat ni mouvement de la classe ouvrière, par l'élite politique et militaire de la nation (p. 139). »

Bien que, dans l'essai sur la signification de l'hérésie dans l'islam, les observations perspicaces et profondes abondent, l'orientaliste commet des erreurs de perspective - telle celle qui consiste à dénoncer comme le diabolus ex machina de la doctrine islamique certains éléments et certaines pratiques qui s'observent également, et de façon beaucoup plus marquée, dans d'autres contextes culturels et sous d'autres latitudes. Ainsi évoque-t-il la tendance des oulémas à transmuer leurs divergences théologiques en « complot pour miner l'islam de l'intérieur » (p. 11), alors que cette caractéristique, bien loin d'être l'apanage de l'histoire de l'islam, se retrouve, avec des conséquences infiniment plus sanglantes, tout au long de l'histoire de l'Eglise catholique romaine et de celle des modernes idéocraties marxistes. Du dogme de l'infaillibilité découle directement le fanatisme.

---

Les observations formulées à ce propos il y a plus d'un siècle par l'expatrié espagnol José Blanco White restent d'actualité : « Les professionnels de l'orthodoxie, écrivait-il, résisteront par tous les moyens possibles à la moindre tentative de dissolution du principe vital de leur union et la châtieront de même », et leur expédient favori a toujours été de « désigner tout nouvel adversaire du nom d'une secte ou d'un ennemi extérieur quelconque déjà vaincu ».

Dans un autre passage du livre, Bernard Lewis décrit, en des termes assez proches de ceux de son compatriote l'illustre voyageur Sir Richard Burton, le mépris dans lequel sont tenues dans les pays musulmans du Proche-Orient les professions et les carrières embrassées jadis par les membres de certains groupes ethniques ou religieux considérés comme inférieurs : « Le stigmate de l'infériorité est demeuré, même après que cette spécialisation a cessé d'opérer. On en vint à mépriser le commerce et la finance et à tenir pour suspects ceux qui s'en occupaient : l'épargne fut confondue avec l'avarice, et l'entreprise avec la cupidité. Les professions les plus dignes d'éloges étalent le service de Dieu et de l'Etat ; les personnes les plus estimées étaient les oulémas, les militaires et les fonctionnaires. Ceux-là seuls, d'après l'échelle traditionnelle des valeurs, embrassaient de nobles carrières, qui étaient honorables et pleines de dignité, même si elles n'étaient pas toujours rénumératrices. Tous les autres étaient de vils ouvriers ou des mercantis avides. Travailler de ses mains, en particulier, était méprisable, et la possession de compétences manuelles, en dehors des classes d'artisans, n'entraînait ni prestige ni estime (p. 134). »

Comme le constateront d'emblée les lecteurs d'Americo Castro et de Dominguez Ortiz, cette description s'applique parfaitement à la situation de la société espagnole pendant trois siècles en ce qui concerne les métiers traditionnellement qualifiés de « juifs » et de « morisques » ; il est regrettable que Bernard Lewis n'ait pas tracé un parallèle historique entre ces deux attitudes, car leurs origines et leurs influences réciproques auraient pu s'entrouver éclairées. Si la connaissance de l'histoire et de la culture arabes est indispensable à la compréhension de bien des traits de la société espagnole, l'inverse ne saurait manquer d'être aussi fécond.

Mais c'est quand on aborde les études consacrées à l'actualité du monde islamique qu'il faut se montrer prudent à l'égard des faits et des arguments exposés. La prétention de Bernard Lewis à l'impartialité professorale fait problème lorsque, par exemple, il retrace l'histoire du problème palestinien : « Entre 1947 et 1949, une grande partie des habitants arabes des territoires inclus dans le nouvel Eat d'Israël quittèrent leurs maisons et se réfugièrent sur la rive occidentale, dans la bande de Gaza et dans les pays voisins. Les Israéliens prétendent qu'ils s'en allèrent à l'instigation de leurs propres chefs, lesquels leur dirent de partir afin de ne pas gêner les mouvements des troupes et leur promirent qu'ils reviendraient sous peu sur les traces des armées arabes victorieuses. Les Arabes maintiennent  qu'ils furent poussés dehors par les Israéliens. Les deux thèses sont vraies : toutes deux sont fausses (p. 176). » Car il escamote des épisodes comme celui de la tuerie de Deir Yassine et, soulignant à chaque occasion l'indubitable part de responsabilité des Etats arabes et leur démagogie tapageuse, il élude toute référence aux activités terroristes de l'Irgoun - dénoncées, entre autres, par Albert Einstein dans sa lettre de protestation contre la visite de Menahem Begin à New York - ou à l'implantation d'Israël par la violence et l'intimidation.

Dire que, « du côté arabe, on ne comprend pas ou on ne comprend que fort peu ce que signifie l'holocauste pour les juifs d'Israël et d'ailleurs au XXe siècle » (p. 202) est de toute évidence déplacé, dans la mesure où les Palestiniens n'ont aucunement été responsables de l'holocauste et, de surcroît, sont devenus les victimes innocentes des crimes et des cruautés de l'Europe. Dans la même logique, les huguenots émigrés en Afrique du Sud pourraient justifier la manière dont ils se sont approprié les terres des populations indigènes et les violences qu'ils leur ont fait subir en invoquant les persécutions dont ils ont fait l'objet à partir de la révocation de l'édit de Nantes et se lamenter, par-dessus le marché, de la grossière incompréhension des Zoulous.

Les tensions provoquées par la création de l'Etat d'Israël et la politique hégémoniste de celui-ci ont, certes, entraîné des persécutions contre les communautés juives d'Irak et d'autres pays arabes ainsi que le développement de foyers de propagande antisémite, mais Bernard Lewis ne mentionne pas, en revanche, l'attitude exemplaire du Maroc, dont le souverain s'opposa aux mesures adoptées par les autorités de Vichy contre les citoyens hébreux ; l'émigration en Israël d'une grande partie de la communauté marocaine n'a été la conséquence d'aucune persécution, sinon, comme le montre parfaitement Edmond Amran El Maleh dans son roman Mille Ans, un jour, le fruit de la propagande trompeuse d'agents de Tel-Aviv. Par-dessus tout, Bernard Lewis limite l'éventail des idées et des faits qui peuvent faire l'objet d'un débat en omettant tout simplement de formuler des prémisses essentielles - tel le caractère colonial de l'implantation sioniste sur un territoire habité par un autre peuple - et il dissimule ainsi, sous le couvert de l'objectivité et de l'érudition, ce qui est, en fin de compte, une forme subtile de propagande. Parler des craintes qu'éveille chez les Arabes ce qu'ils considèrent comme l'expansionnisme israélien et observer que ces craintes « tirent quelque apparence de justification du fait que les limites territoriales d'Israël se sont déplacées » pour rejeter ensuite sur eux la responsabilité de ces déplacements successifs en raison de la série de refus qu'ils y ont opposés (p. 204) revient à prendre uniquement en considération l'argumentation de l'une des parties. Le Bernard Lewis défenseur d'une certaine conception géostratégique au Proche-Orient est beaucoup moins convaincant que l'éminent historien de la civilisation musulmane.


Juan Goytisolo

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire