jeudi 17 juillet 2014

« L'Œil qui voit tout » dans le triangle : René Guénon désavoue Salim Laïbi

Dans son dyptique d'articles qui est déjà un classique de l'anti-zozotérisme « laïbesque »,  L'effroyable imposture « frankiste » de Salim Laïbi et L'effroyable imposture « sabbataïste » de Salim Laïbi, le responsable de la Jérusalem des Terres Froides a abordé la question de l'incontournable René Guénon. Incontournable parce que les milieux ésotérisants français obsédés de « filiations » sont très friands de cet auteur et parce que Salim Laïbi en fait une véritable fixation, une vénération religieuse qu'on pourrait qualifier ici de « guénolâtrie ».

Dans son article « sabbataïste » du 25 juin dernier, votre serviteur évoquait un ouvrage du natif de Blois que Salim Laïbi n'a sûrement pas lu (malgré ses prétentions d'avoir lu et parfaitement compris l'intégral de l'oeuvre guénonienne - « Moi j'ai lu tout René Guénon donc je sais de quoi je parle » -, voir ici et ici), les Symboles fondamentaux de la Science Sacrée. Alors que « La libre panse » tente de nous faire croire que René Guénon est l'ultime antimaçon, de nombreux passages de ce livre nous indique qu'il n'en est rien, que le gros arrache-dents marseillais est encore dans les patates (comme pour l'ensemble de ses discours zozotériques).

Un simple coup d'œil au sommaire est déjà révélateur. Il y a une section appelée « symbolisme constructif », les chapitres 39 à 49, qui ne contient que des explications de symbolisme franc-maçon : Symbolisme du dôme (p.261-265), de la Porte étroite (p.270-274), de la « pierre angulaire » (p. 278-291), le blanc et le noir (le « pavé mosaïque » ou « damier », p. 306-308), Pierre noire et pierre cubique (p.309-312), Pierre brute et pierre taillée (p.313-316). Lorsqu'on lit ces articles décrivant, rappelons le titre, des SYMBOLES FONDAMENTAUX DE LA SCIENCE SACRÉE, on constate qu'il n'y a aucune dénonciation de la Franc-Maçonnerie ni aucune référence à du « saTÂNisme ». Bien au contraire, Guénon nous explique avec érudition les symboles les plus importants de la F.'.-M.'., cette section de l'ouvrage est l'une des meilleures introductions pour entrer en franc-maçonnerie.

Mais plus solide encore pour démontrer que Laïbi n'a rien à voir avec Guénon, le chapitre 72, intitulé : L'Œil qui voit tout (p.430-432). Eh oui, René Guénon voit dans ce fameux « œil illuminati » un SYMBOLE FONDAMENTAL de la SCIENCE SACRÉE et non un emblème du mal absolu « saTÂNiste-luciférien ». La Jérusalem des Terres Froides a décidé de pousser plus loin et de vous présenter ce chapitre qui commence ainsi : « Un des symboles qui SONT COMMUNS au christianisme et à la maçonnerie... ». Il serait bien qu'Alain Soral lise lui-aussi cette explication du symbole, lui qui nous a balancé la connerie de la « pyramide illuminati sur le toit de la Knesset » (en réalité de la Cour Suprême d'Israël) à partir d'un simple puit de lumière. Quoique de ceci, c'est-à-dire l'abus interprétatif des symboles pour des fins d'idéologie personnelle, la JTF en a déjà parlé à propos du soleil levant à l'article L'amalgame malhonnête entre la Golden Dawn magique et l'Aube Dorée politique.


---L'Œil qui voit tout---(1)


Un des symboles qui sont communs au christianisme et à la maçonnerie est le triangle dans lequel est inscrit le Tétragramme hébraïque (2), ou quelques fois seulement un iod, première lettre du Tétragramme, qui peut en être regardé ici comme une abréviation (3), et qui d'ailleurs, en vertu de sa signification principielle (4), constitue aussi par lui-même un nom divin, et même le premier de tous suivant certaines traditions (5). Parfois aussi, le iod lui-même est remplacé par un oeil, qui est généralement désigné comme « Œil qui voit tout » (The All-Seeing Eye) ; la similitude de forme entre le iod et l'œil peut en effet se prêter à une assimilation, qui a d'ailleurs de nombreuses significations sur lesquelles, sans prétendre les développer ici entièrement, il peut être intéressant de donner tout au moins quelques indications.

Tout d'abord, il y a lieu de remarquer que le triangle dont il s'agit occupe toujours une posotion centrale (6) et que de plus, dans la maçonnerie, il est expressément placé entre le soleil et la lune. Il résulte de là que l'œil contenu dans ce triangle ne devrait pas être représenté sous la forme d'un  œil ordinaire, droit ou gauche, puisque ce sont en réalité le soleil et la lune qui correspondent respectivement à l'œil droit et l'œil gauche de l' « Homme Universel » en tant que celui-ci s'identifie au Macroscosme (7).  Pour que le symbolisme soit entièrement correct, cet œil devrait être un œil « frontal » ou « central » c'est-à-dire un « troisième œil », dont la ressemblance avec le iod est encore plus frappante ; et c'est effectivement ce « troisième œil » qui « voit tout » dans la parfaite simultanéité de l'éternel présent (8). A cet égard, il y a donc dans les figurations ordinaires une inexactitude, qui y introduit une asymétrie injustifiable, et qui est due sans doute à ce que la représentation du « troisième œil » semble plutôt inusitée dans l'iconographie occidentale ; mais quiconque comprend bien ce symbolisme peut le rectifier.

Le triangle droit se rapporte proprement au Principe ; mais, quand il est inversé par reflet dans la manifestation, le regard de l'œil qu'il contient apparaît en quelque sorte comme « dirigé vers le bas » (9), c'est-à-dire du Principe vers la manifestation elle-même, et, outre son sens général d' « omniscience », il prend alors plus nettement la signification spéciale de « Providence ». D'autre part, si ce reflet est envisagé plus particulièrement dans l'être humain, on doit noter que la forme du triangle inversé n'est autre que le schéma géométrique du cœur (10) ; l'œil qui est en son centre est alors proprement l' « œil du cœur » (aynul-qalb de l'ésotérisme islamique), avec toutes les significations qui y sont impliquées. De plus, il convient d'ajouter que c'est par là que, suivant une autre expression connue, le cœur est « ouvert » (el-qalbul-maftûh) ; cette ouverture, œil ou iod, peut être figurée symboliquement comme une « blessure », et nous rappellerons à ce propos le cœur rayonnant de Saint-Denis d'Orques, dont nous avons déjà parlé précédemment (11), et dont une des particularités les plus remarquables est précisément que la blessure, ou ce qui en présente extérieurement l'apparence, affecte visiblement la force d'un iod.

Ce n'est pas tout encore : en même temps qu'il figure l' « œil du cœur » comme nous venons de le dire, le iod, suivant une de ses significations hiéroglyphiques, représente aussi un « germe », contenu dans le cœur assimilé symboliquement à un fruit ; et ceci peut d'ailleurs être entendu aussi bien au sens macroscopique qu'au sens microscopique (12). Dans son application à l'être humain, cette dernière remarque est à rapprocher des rapports du « troisième œil » avec le luz (13), dont l' « œil frontal » et l' « œil du cœur » représentent en somme deux « localisations différentes », et qui est aussi le « noyau » ou le « germe d'immortalité » (14). Ce qui est encore très significatif à certains égards c'est que l'expression arabe aynul-khuld présente le double sens d' « œil d'immortalité » et de « fontaine d'immortalité » ; et ceci nous ramène à l'idée de la « blessure » dont nous parlions plus haut, car, dans le symbolisme chrétien, c'est aussi à la « fontaine d'immortalité » que se rapporte le double jet de sang et d'eau s'échappant de l'ouverture du cœur du Christ (15). C'est cette « liqueur d'immortalité » qui, suivant la légende, fut recueillie dans le Graal par Joseph d'Arimathie ; et nous rappellerons enfin à ce sujet que la coupe elle-même est un équivalent symbolique du cœur (16), et que, tout comme celui-ci, elle est aussi un des symboles qui sont schématisés traditionnellement par la forme d'un triangle inversé.


René Guénon

Notes


1 : [Publié dans É.T., avril-mai 1948.]

2 : Dans la maçonnerie, ce triangle est souvent désigné sous le nom de delta, parce que la lettre grecque ainsi appelée a effectivement une forme triangulaire ; mais nous ne pensons pas qu'il faille voir dans ce rapprochement une indication quelconque quant aux origines du symbole dont il s'agit ; d'ailleurs, il est évident que la signification de celui-ci est essentiellement ternaire, tandis que le delta grec, malgré sa forme, correspond à 4 par son rang alphabétique et à sa valeur numérique.

3 : En hébreu, le tétragramme est parfois représenté aussi abréviativement par trois iod, qui ont un rapport manifeste avec le triangle lui-même ; lorsqu'ils sont disposés triangulairement, ils correspondent nettement aux trois points compagnonniques et maçonniques.

4 : Le iod est regardé comme l'élément premier à partir duquel sont formées toutes les lettres de l'alphabet hébraïque.

5 : Voir à ce sujet La Grande Triade, ch. XXV.

6 : Dans les églises chrétiennes où il figure, ce triangle est placé normalement au-dessus de l'autel ; celui-ci étant d'ailleurs surmonté de la croix, l'ensemble de cette croix et du triangle reproduit assez curieusement le symbole alchimique du soufre.

7 : Voir L'Homme et son devenir selon le Védânta, ch. XII. - A ce propos, et plus particulièrement en connexion avec le symbolisme maçonnique, il est bon de remarquer que les yeux sont proprement les « lumières » qui éclairent le microcosme.

8 : Au point de vue du « triple temps », la lune et l'œil gauche correspondent au passé, le soleil et l'œil droit à l'avenir, et le « troisième œil » au présent, c'est-à-dire à l'instant indivisible qui, entre le passé et l'avenir, est comme un reflet de l'éternité dans le temps.

9 : On peut faire un rapprochement entre ceci et la signification du nom d' Avalokitêshwara, interprété habituellement comme « le Seigneur qui regarde en bas ».

10 : En arabe, le cœur est qalb, et « inversé » se dit maqlûb, mot qui est un dérivé de la même racine.

11 : Voir Le Cœur rayonnant et le Cœur enflammé [ici ch. LXIX]

12 : Voir Aperçus sur l'Initiation, ch. XLVIII. - Au point de vue macroscopique, l'assimilation dont il s'agit est équivalente à celle du cœur et à l' « Œuf du Monde » ; dans la tradition hindoue, le « germe » contenu dans celui-ci est Hiranyagarbha.

13 : Le Roi du Monde, ch. VII.

14 : A ce propos des symboles ayant un rapport avec le luz, nous ferons remarquer que la forme de la mandorla (« amande », ce qui est aussi la signification du mot luz) ou vesica piscis du moyen âge (cf. La Grande Triade, ch. II) évoque aussi celle du « troisième œil »; la figure du Christ glorieux, à son intérieur, apparaît ainsi comme s'identifiant au « Purusha dans l'œil » de la tradition hindoue ; l'expression insânul-ayn, employée en arabe pour désigner la pupille de l'œil, se réfère également au même symbolisme.

15 : Le sang et l'eau sont ici deux complémentaires ; on pourrait dire, en employant le langage de la tradition extrême-orientale, que le sang est yang et l'eau yin l'un par rapport à l'autre (sur la nature ignée du sang, cf. L'Homme et son devenir par le Védânta, ch. XIII).

16 : En outre, la légende de l'émeraude tombée du front de Lucifer met aussi le Graal en relation directe avec le « troisième œil » (cf. Le Roi du Monde, ch. V). - Sur la « pierre tombée des cieux », voir également Lapsit exillis [ici ch. XLIV].

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